Conférence "Entrer en Alliance"

Conférence de Carême du 2 mars 2015
P. Vincent Guibert


          Plan de la conférence :

                    Introduction

                    1    Entrer dans l’Arche
                                   1.1    L’Arche de Noé
                                   1.2    L’Arche d’Alliance

                    2    Les vitraux de l’Alliance
                                   2.1    Le vitrail de David dansant devant l’Arche
                                   2.2    Le vitrail de la Visitation

                    Conclusion


Introduction

Le Carême est un temps privilégié qui permet au peuple chrétien de se préparer aux fêtes pascales et d’accueillir l’Alliance que le Seigneur scelle avec son Église. Cette première conférence s’attache à méditer le thème de l’Alliance. Que signifie entrer dans l’Arche d’Alliance ?

Dans l’Ancien Testament, l’Arche d’Alliance est ce coffre en bois d’acacia, doré à l’intérieur et à l’extérieur, dans lequel les Hébreux ont déposé les tables de la Loi données par Dieu à Moïse. Ils y ont aussi conservé une mesure de la nourriture qu’ils avaient reçue au désert, « la manne », ainsi que le rameau d’Aaron.

Ce coffre était destiné à rappeler aux Hébreux la présence permanente de Dieu au milieu de son peuple.  

« Tu feras en bois d’acacia, une arche (un coffre) longue de deux coudées et demie, large d’une coudée et demie et haute d’une coudée et demie. Tu la plaqueras d’or pur, au-dedans et au-dehors, et tu garniras son pourtour d’une moulure d’or...  Tu déposeras dans l’Arche le Témoignage que je te donnerai... Lorsqu’il eut fini de s’entretenir avec Moïse, le Seigneur lui remit les deux tables du Témoignage, tables de pierre écrites du doigt de Dieu » (Ex 25, 10-11.21 ; 31, 18).

Je voudrais ce soir vous proposer une petite méditation sur le thème de l’Alliance puisque nous sommes entrés dans l’Arche d’Alliance et je voudrais réfléchir avec vous à ce que cela signifie pour notre carême. Je poursuivrai ensuite la visite spirituelle de l’église avec le vitrail de David dansant devant l’Arche et celui de la Visitation de Marie auprès de sa cousine Elisabeth.

A vrai dire, le mot arche vient de la traduction latine arca, qui désigne indifféremment l’Arche de Noé et l’Arche d’Alliance. C’est la raison pour laquelle il me semble judicieux de commencer en développant la symbolique de l’Arche de Noé.

1. Entrer dans l'Arche

1.1. L'Arche de Noé

Dès la Genèse, l’Arche est le lieu où l’on trouve le salut accordé par Dieu. Sa construction par Noé, sur l’ordre de Dieu, est semblable à celle du tabernacle par les ouvriers qu’avait choisis Moïse (Ex 25,10s).

L’Arche est le lieu où la création peut vivre. L’arche semble davantage ressembler au Temple, qu’à un bateau. Note TOB : « Cette description n’évoque guère un bateau avec proue, poupe et pont et ne convient pas plus aux bateaux antiques qu’aux bateaux actuels. Elle ne se comprend qu’en fonction de l’architecture des temples ». (une coudée mesure 45cm. Cela donne pour l’arche 135 m de long, 22,5 m de large et 13,5 m de haut).

En contraste avec la décision de détruire la terre Dieu annonce son intention d’établir une alliance avec Noé, alliance en vue de laquelle il donne des ordres ‘faire vivre’ la famille de Noé et un couple d’animaux de chaque espèce vivante.

Il est remarquable que sous la conduite de Noé « les animaux peuvent cohabiter pacifiquement dans l’arche, se nourrissant ‘de tout manger qui peut se manger’, c’est-à-dire de la nourriture végétale (v.21).

Navigue avec lui une nouvelle création recommencée. On comprend bien que l’arche soit l’image de l’Église qui rassemble toutes les nations.

Dieu établit l’alliance avec la nouvelle humanité en Noé et ses fils, et avec toute la création à travers eux, et il laisse un signe de cette alliance de paix :l’arc-en-ciel (v. 8-18). Le signe de l’alliance est éloquent : l’arc en ciel. « Voici le signe de l’alliance que je mets entre moi et vous et tous les êtres vivants qui sont avec vous, pour les générations à venir : je mets mon arc dans la nuée et il deviendra un signe entre moi et la terre » (Gn 9,12-13).

« Qu’est-ce qu’un arc, sinon une arme, et une arme de violence et de mort. C’est cette arme que Dieu dépose, dans un véritable geste d’armi-stice : il dépose les armes, renonce une fois pour toutes à la violence. Pour contrecarrer la violence, il se tourne décidément vers l’alliance, pour combattre le mal par le bien. Et ici se greffe un autre sens de l’arc en ciel : touchant à la terre et au ciel, cet arc où chantent les couleurs est comme le trait d’union symbolique, un lien entre Dieu et la terre – signe et mémoire d’alliance (v. 14-17) »[1].

Noë, « ce nouvel Adam, ce réparateur, inaugure une alliance à laquelle il n’est pas mis de condition : la création est renouvelée, ceci sans retour, Dieu s’engageant à ne plus détruire »[2]

Dieu précise bien que cette Alliance concerne toute l’humanité et l’ensemble de la Création et cela pour toujours : ‘Je vais établir mon alliance avec vous, avec votre descendance après vous et avec tous les êtres vivants qui sont avec vous…’ Un peu plus haut, on pouvait lire cette phrase magnifique : ‘Tant que la terre durera, semailles et moissons, froid et chaleur, été et hiver, jour et nuit jamais ne cesseront’ (Gn 8,22).

Le cardinal Henri de Lubac aime rappeler avec saint Augustin, « que l’Église, en droit, parle toutes les langues, qu’elle est cette Arche où doivent trouver place toutes les diversités humaines, cette Salle de Festin où les mets variés proviennent de toute la création. […] Elle n’est essentiellement ni latine, ni grecque, ni slave, mais catholique. Épouse du Christ, sa catholicité visible est l’expression normale de sa richesse intérieure, et […] sa beauté doit resplendir dans la variété » (TDH2 199)

Je me rappelle également les paroles du premier curé de NDAA, le père Emmanuel Schwab qui disait que dans notre église, tous les fidèles voient l’autel, « mais tous voient l’assemblée aussi ; pas seulement des dos mais aussi des visages. Il est heureux que chacun puisse ainsi prendre conscience de cette assemblée qui devient pour lui visage de l’Église. Il n’a pas choisi ceux qui sont là avec lui. Ils lui sont donnés comme des frères et sœurs à aimer » (E. Schwab)

1.2. L'Arche d'Alliance

Réfléchissons à la symbolique de l’Arche d’Alliance : en quoi cette symbolique nous aide-t-elle à vivre le Carême aujourd’hui ?

Durant le Carême, nous sommes invités à faire mémoire de Dieu présent par son action, Dieu présent par sa Parole et enfin Dieu présent par son Alliance.

A. Dieu présent par son action

L’arche, abritée sous la Tente, est comme le sanctuaire mobile qui accompagne Israël depuis les origines, au départ du Sinaï jusqu’à l’arrivée en Terre Promise.

L’arche concrétise la présence agissante de Dieu pendant l’Exode et la conquête de la Terre promise. La plus ancienne notation (Nb 10, 33) montre le Seigneur guidant lui-même les marches de son peuple au désert et c’est bien le Seigneur qui se montre garant à travers l’arche de la réalisation de la promesse : passage du Jourdain, prise de Jéricho, lutte contre les Philistins. Par l’arche, le Dieu de l’Alliance manifeste qu’il est présent au milieu de son peuple – pour le guider et le protéger.

De cette histoire guerrière, l’arche garde un caractère sacré, à la fois redoutable et bienfaisant. Elle est la Gloire d’Israël, la force du Puissant de Jacob, la présence du Dieu saint d’Israël au milieu de son peuple ; exigence de sainteté chez qui veut s’en approcher ; elle manifeste la liberté de Dieu, qui ne se laisse pas annexer par le peuple, sans pour autant cesser d’agir en sa faveur (1 S 4-6).

Le Carême est un temps privilégié pour accueillir l’action de Dieu dans nos vies. En recevant les cendres le mercredi saint, nous faisons acte d’humilité et nous reconnaissons que nos vies n’ont aucun sens sans Dieu, qu’elles retournent à la poussière. Le Carême est le temps favorable pour laisser Dieu être Dieu dans notre vie, le laisser agir, lui laisser un espace, pour qu’il nous accompagne en chacune de nos pérégrinations, nos missions professionnelles ou nos recherches d’emploi, nos études comme le courrier que vous avez à écrire à vos petits enfants. Le Carême nous invite à vivre une plus grande dépendance vis-à-vis de Dieu sans mettre la main sur Dieu.

Lundi matin, sur RND j’entendais que l’homme des nouvelles technologies n’a pas besoin de salut puisqu’il pourvoit à tous ses besoins, c’est une nouvelle forme de pélagianisme.

Entrer en Carême à NDAA, c’est reconnaître que nous voulons laisser à Dieu toute sa place, que nous voulons être sauvés et que ce salut ne dépend de la force de nos poignets ou des nouvelles technologies.

B. Dieu présent par sa Parole

L’arche est en même temps le lieu de la Parole de Dieu. D’abord parce qu’elle contient les deux tables de la Loi, elle perpétue en Israël le témoignage que Dieu donne de lui-même, la révélation qu’il fait de sa volonté (Ex 31, 18) et la réponse qu’Israël a donné à cette parole (Dt 31, 26-27).

Par l’arche, le Dieu de l’Alliance manifeste qu’il est présent au milieu de son peuple pour faire connaître sa parole et écouter la prière.

L’arche prolonge en quelque sorte la rencontre du Sinaï. Pendant les marches au désert, quand Moïse veut consulter le Seigneur, obtenir de lui une parole pour le peuple (Ex 25, 22) ou inversement prier en faveur du peuple (Nb 14), Moïse entre dans la Tente ; là au-dessus de l’arche, le Seigneur lui parle et « converse avec lui comme avec son prochain » (Ex 33, 7-11 ; 34, 34 ; Nb 12, 4-8). Plus tard, Amos présentera sa prédication venant de l’arche comme d’un nouveau Sinaï (Am 1, 2) et c’est pendant qu’il prie devant l’arche qu’Isaïe reçoit sa vocation prophétique (Is 6)

Pareillement, c’est devant l’arche que le fidèle vient rencontrer Dieu, soit pour écouter sa Parole comme Samuel ( 1 S 3), soit pour le prier comme Anne ( 1 S 1, 9) ou David (2 S 7, 18).

L’Arche d’Alliance nous fait comprendre que nous ne pouvons pas vivre le Carême sans renouveler notre écoute de la Parole de Dieu. Pourquoi ne pas prendre un temps privilégié pour lire et méditer les évangiles du dimanche ?

Quand Dieu parle, il sollicite toujours une réponse; son action salvifique requiert la coopération humaine; son amour attend quelque chose en retour. Seule la Parole de Dieu peut changer profondément le cœur de l'homme, et il est alors important que chaque croyant et chaque communauté entrent dans une intimité toujours plus grande avec elle. A cet égard, la considération de saint Jérôme est intéressante: «Celui qui ne connaît pas les Ecritures, ne connaît pas la puissance de Dieu ni sa sagesse. Ignorer les Ecritures signifie ignorer le Christ» (Prologue au commentaire du prophète Isaïe: PL 24, 17). La Parole de Dieu est comme une échelle sur laquelle nous pouvons monter et, avec le Christ, également descendre dans la profondeur de son amour. C'est une échelle pour arriver à la Parole dans les paroles. « Je suis tien ». La parole a un visage, est une  personne, le Christ.

C. Dieu présent par son Alliance

Les tables, les paroles de l’Alliance sont placées dans l’Arche, elle-même située dans la « Demeure », la Tente de la rencontre. L’Arche est le symbole de l’Alliance. Les tables de la Loi et l’Arche qui les contient attestent donc à Israël la fidélité de l’élection divine.

Israël ayant fait l’expérience qu’il est hors du pouvoir de l’homme de rester fidèle à l’accomplissement des commandements, Dieu lui-même pousse son amour jusqu’à lui promettre de changer son cœur et de le rendre capable, gratuitement, d’observer ses commandements.

L’Alliance est le don de la Loi comme don de vie. Le choix proposé à Israël est un choix de mort ou un choix de vie. En observant l’Alliance, Israël entre dans la vie. Pour que Dieu manifeste sa grâce et sauve tous les hommes, une expérience spirituelle décisive est nécessaire ; Israël doit éprouver sa faiblesse et découvrir que l’homme ne peut pas, par lui-même conserver ce don de vie. Il doit reconnaître sa faiblesse radicale, son péché jusqu’à ce qu’il supplie Dieu de lui donner gratuitement de faire ce que Dieu lui demande d’accomplir.

Le Carême est pour chacun d’entre nous le temps du renouvellement de l’Alliance : 40 jours pour porter les catéchumènes dans la prière, 40 jours pour redécouvrir la grâce de son propre baptême. 

2. Les vitraux de l'Alliance

2.1. Le vitrail de David dansant devant l'Arche

A. Itinéraire de l’Arche d’Alliance juste avant notre vitrail.

Après la prise de Jéricho et de la ville d’Aï (Josué 6 et 8), l’Arche reposait au sanctuaire de Silo où résident les prophètes Eli puis Samuel (1 S 2)

Après l’inconduite des fils d’Eli et la défaite devant les Philistins à Eben-Ezer (1 S 4), l’Arche, prise par les Philistins est transportée à Ashdot puis à Gat, ensuite à Eqrom (1 S 5) villes où sa présence provoque à chaque fois des tourments insupportables. L’Arche reste 7 mois chez les Philistins qui la rendent aux Hébreux avec des présents en or.

Au temps du juge Samuel, les gens de Beth Shémesh, la « maison du soleil », voulurent percer le mystère de l’Arche, et Dieu les châtia durement. Aussi supplièrent-ils leurs voisins de Quiryat Yearim de recueillir l’Arche, et c’est ainsi qu’elle arriva dans la maison d’Abinadab. C’était avant, bien entendu, qu’il y eût un Temple. A l’époque, la Shekinah, la glorieuse présence de Dieu, résidait dans l’arche d’Alliance.

Presque mille ans avant Jésus-Christ, le roi David résolut de faire venir l’Arche dans sa nouvelle capitale, Jérusalem. (2 Samuel 6) On attela donc des bœufs pour tirer à travers cette région montagneuse l’Arche placée sur un chariot « et on l’emmena depuis la maison d’Abinadab située sur la colline. Ouzza et Ahyo, les fils d’Abinadab, conduisaient le chariot avec l’arche de Dieu. Or Ahyo marchait devant l’Arche. David et toute la maison d’Israël dansaient devant le Seigneur, au son des instruments en bois de cyprès, cithares et harpes, des tambourins, des sistres et des cymbales.

Comme on arrivait à l’aire de Nakone, Ouzza étendit la main vers l’arche de Dieu, et la retint car les bœufs la faisaient verser. Alors la colère du Seigneur s’enflamma contre Ouzza ; Dieu le frappa sur place pour ce comportement. Ouzza mourut là, près de l’arche de Dieu ».

Ainsi à mi-chemin, à peu près vers Aïn Karem, David fut pris de frayeur : « Comment l’arche de la Sainteté de Dieu entrerait-elle chez moi ? » Elle lui semblait bien trop sainte et redoutable et, dans son humilité, il se reconnaissait pauvre pécheur. Aussi s’avisa-ton de faire stationner à nouveau l’Arche chez un certain Obed-Edom, le temps que David remédie à ses scrupules de conscience.

L’Arche demeura trois mois chez Obed Edom et répandit sa bénédiction sur sa maison.

B. La jubilation de David (notre vitrail)

On rapporta au roi David : « Le Seigneur a béni la maison d’Obed-Édom et tout ce qui lui appartient, à cause de l’arche de Dieu. » David partit alors en sa direction.

Le 2ème livre de Samuel (6, 12-22) raconte comment David fit « monter l’Arche de Dieu de la maison d’Obed-Edom à la Cité de David en grande liesse. Quand les porteurs de l’arche du Seigneur eurent fait six pas, il offrit en sacrifice un taureau et un veau gras. David dansait en tournoyant de toutes ses forces devant le Seigneur. Il avait ceint un pagne de lin. David et toute la maison d’Israël faisait monter l’arche du Seigneur en poussant des acclamations et en sonnant du cor.

Or, comme l’arche du Seigneur entrait dans la Cité de David, la fille de Saül, Mikal, regardait par la fenêtre, et elle vit le roi David qui sautait et tournoyait devant le Seigneur, et dans son cœur, elle le méprisa. On fit entrer l’arche du Seigneur et on l’installa à sa place, au milieu de la tente que David avait fait dresser pour elle, et David offrit des holocaustes en présence du Seigneur, ainsi que des sacrifices de communion ».

Grande est la joie de David car c’est l’arrivée de Dieu au milieu de son peuple : Dieu qui donne sa présence et qui dit sa parole. David danse.

Sur le vitrail, il est extrêmement provoquant par sa grande taille qui lui donne une forte présence, et par sa couleur vive toute de lumière. Il est nu, ceint d’un tissu rouge qui évoque le manteau de pourpre dont sera revêtu Jésus lors de sa Passion.

Il danse, envers et contre-tout : quoi qu’en pense Mikal qui lui reproche d’avoir quitté l’appareil et la majesté d’un roi, s’étant dénudé devant des servantes, quoi que j’en pense, sans s’occuper du qu’en dira-t-on, David continue de danser dans une très grande liberté spirituelle car c’est devant le Seigneur qu’il agit, sous le regard de Dieu qu’il se situe et devant Dieu seul qu’il s’abaisse.

Cette figure de David, figure annonciatrice du Messie, évoque déjà Jésus dans sa liberté souveraine, qui vit toute son existence sous le regard du Père et qui s’abaissera jusqu’à la mort de la Croix.

David dansant devant l’Arche exprime à la fois la grande joie de l’entrée de Dieu à Jérusalem au milieu de son peuple, et l’humiliation du Messie souffrant. Aussi cette scène contient en germe le mystère pascal, la mort et la résurrection de Jésus : la vie plus forte que la mort.

Pour notre Carême :

- apprendre à nous dénuder devant le Seigneur : reconnaître sa grandeur et notre petitesse. Il nous connaît de l’intérieur, pas besoin de conserver notre apparat, paraître en vérité devant lui.

- Oraison 1er dimanche de Carême : « Accorde-nous, Dieu tout-puissant, tout au long de ce Carême, de progresser dans la connaissance de Jésus Christ et de nous ouvrir à sa lumière par une vie de plus en plus fidèle ». Voilà le but du Carême ! Non pas réussir telle ou telle bonne action, tel jeûne, mais sortir de soi pour s’intéresser à une autre vie qu’à la sienne : celle de Jésus. David ne pense qu’à l’Arche ; nous ne devons penser qu’à Jésus !

- entrer dans la liberté spirituelle vis-à-vis des autres. « Ton Père voit ce que tu fais en secret, il te le revaudra ». Sortir du qu’en dira-t-on pour vivre dans la dépendance vis-à-vis de notre Créateur et Sauveur.

- bien sûr le Carême est un temps de pénitence et de conversion. Mais il est tout entier orienté vers Pâques. Avec David, nous réjouir de l’entrée du Messie dans son Sanctuaire véritable, non fait de mains d’homme.

« Sans joie », les chrétiens ne peuvent pas « devenir libres », ils deviennent « esclaves de leurs tristesses » (pape François)

Le pape a donné la définition de la louange : « sortir de soi-même » et « louer gratuitement », tout comme la grâce que Dieu donne est « gratuite ». Contemplation de Dieu pour lui-même, de Jésus pour lui-même.

« Vous qui êtes ici, est-ce que vous louez Dieu ou bien vous ne faites que lui demander et le remercier ? Mais louer Dieu ? C'est une chose nouvelle dans notre vie spirituelle. Louer Dieu, sortir de nous-mêmes pour louer ; perdre du temps en louant ».

C'est l'Esprit-Saint qui est « l'auteur de la joie, le Créateur de la joie » et que « cette joie dans l'Esprit donne la vraie liberté chrétienne ».

Le prophète Jérémie, après 587, durant l’exil à Babylone, invitera à ne pas regretter l’arche disparue car la nouvelle Jérusalem sera elle-même le trône du Seigneur (Jr 3, 16-17) et sous le régime de la nouvelle alliance la loi sera inscrite  dans les cœurs (31, 31-34).

Le NT montre que l’arche a trouvé son accomplissement dans le Christ, Parole de Dieu habitant parmi les hommes (Jn 1, 14 ; Col 2, 9), agissant pour leur salut (1 Th 2, 13).

2.2. Le vitrail de la Visitation

Le vitrail met en scène la rencontre des deux femmes : Elisabeth enceinte de Jean le Baptiste, le dernier des prophètes ; et Marie enceinte de Jésus, le Sauveur du monde. Marie, à gauche, fortement enceinte, rend visite à sa cousine Elisabeth, à droite, qui attend un fils en sa vieillesse. Son visage est déjà marqué par l’âge.

Dans cette rencontre de la Visitation, les personnages centraux ne sont ni Marie ni Elisabeth, mais les deux enfants dans le sein de leur mère. Ce que rapporte l’évangéliste est saisissant : c’est une prophétie en acte, bien plus, déjà, - dans le silence du sein maternel pour l’un comme pour l’autre -, c’est une manifestation du dessein de salut en train de se réaliser.

Cet épisode n’est pas un simple geste de courtoisie, mais représente avec grande simplicité la rencontre de l’Ancien avec le Nouveau Testament. Les deux femmes, toutes deux enceintes, incarnent en effet l’attente et l’Attendu. Elisabeth âgée symbolise Israël qui attend le Messie, tandis que la jeune Marie porte en elle l’accomplissement de cette attente, au profit de toute l’humanité. Dans les deux femmes, ce sont d'abord les fruits de leurs seins, Jean et le Christ, qui se rencontrent et se reconnaissent.

L’exultation de Jean dans le sein d’Elisabeth est le signe de l’accomplissement de l’attente : Dieu vient visiter son peuple.

Elisabeth, en accueillant Marie, reconnaît que la promesse de Dieu à l’humanité est en train de se réaliser et s’exclame : «Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. Comment ai-je ce bonheur que la mère de mon Seigneur vienne jusqu'à moi ?» (Lc 1,42-43). L’expression «Tu es bénie entre toutes les femmes» se réfère dans l’Ancien Testament à Yaël (Jg 5,24) et à Judith (Jdt 13,18), deux femmes guerrières qui mettent tout en œuvre pour sauver Israël. Aujourd’hui en revanche elle est adressée à Marie, toute jeune et pacifique, qui va engendrer le Sauveur du monde. Ainsi le sursaut de joie de Jean (cf.  Lc 1,44) rappelle la danse que le roi David fit en accompagnant l’entrée de l’Arche de l’Alliance à Jérusalem (cf. 1 Ch 15,29). L’Arche, qui contenait les tables de la Loi, la manne et le bâton d’Aaron (cf. Hb 9,4), était le signe de la présence de Dieu au milieu de son peuple. L’enfant à naître Jean exulte de joie devant Marie, Arche de la nouvelle Alliance, qui porte en son sein Jésus, le Fils de Dieu fait homme.

Marie porte en elle l’Enfant Jésus, non pas les Tables de la Loi, mais Celui qui est la Parole même de Dieu qui s’est fait chair. Celui qui est non plus la nourriture du désert, mais Celui qui va se faire nourriture des hommes dans l’Eucharistie pour que ceux-ci puissent traverser le désert de la vie, entre le Baptême et le trépas, nourris de ce dont ils ont besoin pour vivre.

Jean-Paul II dans son encyclique sur l’eucharistie écrivait : « Lorsqu’au moment de la Visitation, Marie porte en son sein le Verbe fait chair, elle devient en quelque sorte, un ‘tabernacle’, - le premier ‘tabernacle’ de l’histoire – dans lequel le Fils de Dieu, encore invisible aux yeux des hommes se présente à l’adoration d’Elisabeth, ‘irradiant’ quasi sa lumière à travers les yeux et la voix de Marie ».Marie apporte ce qu’elle a de plus précieux, Jésus ; elle apporte son Fils.

          A la danse de David répond donc le tressaillement d’allégresse de Jean-Baptiste, et nous qui sommes situés entre ces deux vitraux sommes aussi invités à entrer dans l’Alliance que Dieu veut pour nous.

D’après le récit biblique, Marie vient saluer Elisabeth. Or ici, l’effet est inversé : Elisabeth ne tient pas les mains de Marie ; au contraire, bouleversée par cette visite, elle montre un fort mouvement de recul : comment est-il possible que la mère de mon Seigneur vienne jusqu’à moi ? Il n’est pas possible que me soit donnée la joie d’accueillir en toi la mère de mon Seigneur !

Quel mystère, cet enfant que porte Marie est personnellement la Shekinah qui résidait autrefois dans l’Arche. Les Écritures s’accomplissent. Marie est l’Arche de la Sainteté de Dieu. Élisabeth l’avait entrevu, Marie seule le savait vraiment.

Puis elle ajoute : « Comment m’est-il donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur ? ». C’est exactement ce qu’avait dit David en accueillant à Jérusalem l’Arche d’Alliance. « Comment l’Arche du Seigneur entrerait-elle chez moi ? »  Elisabeth reconnaît en Marie la nouvelle Arche de Dieu. Elle est consciente que Marie est désormais l’endroit où l’on peut repérer la présence de Dieu, parce qu’elle porte dans ses entrailles Jésus, Dieu fait homme.

Mais Marie la rassure en lui tenant les mains, en se penchant légèrement vers elle comme pour lui dire : c’est bien vrai, le salut est arrivé jusqu’à nous et les promesses des prophètes sont accomplies. Marie, le visage tout de lumière, apporte confiance et paix là où il y a hésitation et mouvement de recul chez l’autre.

En contemplant le dessin très naïf des deux visages, on observe, par le jeu des mains, des regards et des mouvements des corps qu’il se passe quelque chose entre ces deux femmes. Les visages sont graves et nous révèlent une part du mystère auquel ils nous renvoient : c’est toute l’attente d’Israël que porte Élisabeth et l’espérance du salut qui arrive en Marie.

Durant ce Carême nous sommes vraiment invités à prendre conscience de la présence de Marie, Arche d’Alliance dans notre vie. Elle ne cesse de vouloir nous rassurer et de nous tenir la main. A nous de l’accueillir vraiment comme le disciple Jean : « Fils, voici ta mère ; à partir de cette heure-là Jean la prit chez lui ». Comme Elisabeth, comme S. Jean, savoir accueillir Marie chez soi pour qu’elle nous fasse porter du fruit et entrer dans l’Alliance.

- Appel à dire le chapelet, des dizaines puisque le « Je vous salue Marie » est écrit partout : qu’en faisons-nous ?

- Marie nous tient la main et nous donne le courage de porter le fruit que Dieu veut dans notre vie.

Elisabeth peut alors prononcer la première Béatitude de l’Evangile : « Bienheureuse celle qui a cru à l’accomplissement des paroles qui lui furent dites de la part du Seigneur ».  « Bienheureuse celle qui a cru ». Oui, la véritable grandeur de Marie consiste dans sa foi : elle a adhéré de toutes ses forces à la promesse de Dieu, capable d’ouvrir des horizons humainement impossibles à atteindre, et elle a ainsi laissé en elle une place à l’homme que Dieu seul pouvait nous donner ! Elle a su reconnaître les prodiges que Dieu a accomplis en elle, qu’Elisabeth elle-même lui témoigne, et c’est précisément pour cela que jaillira de son cœur le Magnificat.

Le carême est un chemin de foi. Le propre de la foi est d’accueillir le don de Dieu. Le croyant, c’est celui qui sait que, quoi qu’il arrive, Dieu l’emmène vers son accomplissement, vers son bonheur. Marie n’est pas Dieu, mais elle porte Dieu au monde. Aujourd’hui encore elle visite les personnes, les âmes, pour les conduire à Jésus. Dans sa tendresse, sa visite nous comble de l’Esprit Saint.

L’Esprit Saint libère notre liberté créée qui se replie sur elle-même et nous fait découvrir que la source de la liberté est l’orientation de notre être en Dieu, c’est-à-dire dans l’Amour.

En présence de Marie, nous y voyons plus clair dans notre vie, nous sommes davantage sensibles aux traces de Dieu en nos existences, et nous tenons fermes dans la foi. Mieux encore elle nous permet aujourd’hui de croire en l’accomplissement des promesses de Dieu pour nous. Les soucis, les tourments intérieurs nous détournent de Dieu, nous font oublier la Bonté Divine qui nous appelle à la vie. Dans sa visite, Marie laisse agir l’Esprit Saint qui réveille en nous le Don de Dieu que nous laissons trop souvent enfouis. A notre mesure nous pouvons recevoir une sorte de tressaillement, infiniment discret, qui nous ressaisit, conduit notre cœur à dire librement Oui à Dieu, à devenir davantage fils et à exulter dans l’Esprit Saint. Marie ne cesse de nous tourner vers l’humble présence de Dieu en nos vies. C’est ainsi que dans la foi, la joie d’Elisabeth nous est accessible.

La grâce du mystère de la Visitation, c’est d’apprendre de Marie l’art de faire à son exemple de vraies visites de joie.

« Bienheureuse celle qui a cru en l’accomplissement de ce qui lui a été dit de la part du Seigneur ». Croire ce n’est pas simplement un acte de crédulité ; le mot peut parfois être faible dans notre langue alors que, dans la Bible, il signifie toujours se fier à la parole de quelqu’un- en l’occurrence à celle de Dieu.

Marie n’a pas cru à une parole qui lui serait dite ; elle a cru en l’accomplissement de qui lui a été dit de la part du Seigneur. Elle s’est appuyée sur Dieu ; elle a reconnu dans cette parole l’action même de Dieu. La foi ne consiste pas à passer du doute à la conviction, du refus à l’acceptation, mais à s’appuyer sur Dieu qu’on ne voit pas, à sortir de soi pour mettre sa vie entre les mains de Dieu.

Nous pouvons renouveler aujourd’hui dans le secret de notre cœur l’acte de foi du mercredi des cendres : « Convertis-toi et crois à l’évangile ».

Se laisser habiter par la joie de David, d’Elisabeth et de Marie, c’est se laisser rencontrer par Dieu, source de la vraie joie que nul ne peut nous ravir. 

Conclusion

Entrer dans l’Arche d’Alliance, faire Alliance avec Dieu, c’est faire Alliance avec l’humanité de Jésus. Recevoir le don et la Promesse de Dieu signifie recevoir Jésus gage, signe de la Promesse.

Pour vivre de l’Alliance, il faut demeurer en Jésus, habiter non seulement avec lui, mais en lui. Habiter en lui, c’est habiter avec lui, dans le Père, car Jésus n’arrête pas sur lui-même l’attention du croyant : il la conduit là où il vit lui-même, dans le vouloir du Père. « Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme en observant les commandements de mon Père, je demeure moi-même dans son amour » (Jn 15, 10)

De même que la Nouvelle Alliance n’a pas d’autre vérité à nous apporter que Jésus-Christ lui-même, témoin du Père, témoin de l’homme et par là témoin de l’Alliance entre le Père des cieux et l’homme, de même ne contient-elle pas d’autre promesse que Jésus-Christ lui-même. « Moi je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin des temps » (Mt 28, 20). Le seul bonheur qu’elle propose est la possession du Royaume, c’est-à-dire la participation à la puissance, à la gloire et à la vie plus forte que la mort de celui qui rassemble le Royaume, Jésus-Christ.

Dans Evangelii Gaudium, le pape François nous encourage :

3.  J’invite chaque chrétien, en quelque lieu et situation où il se trouve, à renouveler aujourd’hui même sa rencontre personnelle avec Jésus Christ ou, au moins, à prendre la décision de se laisser rencontrer par lui, de le chercher chaque jour sans cesse. Il n’y a pas de motif pour lequel quelqu’un puisse penser que cette invitation n’est pas pour lui, parce que « personne n’est exclus de la joie que nous apporte le Seigneur ».

Jésus-Christ révèle à l’homme qu’il attend plus qu’il n’imagine, que son espoir ne se porte pas seulement sur la possession de biens qui passent mais qu’il tend vers une communion que la mort ne pourra pas interrompre. La gloire qui vient des hommes ne peut pas combler le cœur car elle est inconsistante : seule celle que Jésus reçoit de la complaisance du Père et à laquelle il appelle ses disciples à participer est véridique. Enfin Jésus n’apporte pas seulement une reconnaissance ou des amours éphémères, mais la certitude de la réconciliation avec le Père des cieux et de la fidélité de celui-ci à son amour.

L’Alliance saisit toute l’existence de l’homme. Le Dieu qui s’y atteste est un Dieu qui fait vivre, qui oriente la liberté vers un accomplissement. C’est donc comme un Dieu vivant, c’est-à-dire comme un Dieu qui associe l’existence et l’histoire des hommes à la sienne propre qu’il s’y atteste.

Dans la Nouvelle Alliance la manifestation du Dieu vivant passe entièrement par Jésus. La vie qu’elle promet, c’est la participation même à la vie du Christ, c’est-à-dire l’intimité qu’il a avec son Père ; le commandement qu’elle donne, c’est d’accomplir avec Jésus le royaume, la nouveauté de l’amour, le signe permanent qu’elle offre n’est non plus rien d’autre que Jésus donné en nourriture à travers l’eucharistie. Il y a donc dans le christianisme une simplicité radicale puisque tout s’y ramène à Jésus. Mais il y a aussi une plénitude unique puisque toute l’existence de l’homme y est rencontrée et entraînée par celle du Christ. Celle-ci constitue le chemin qui mène à la fois à la rencontre du Père des cieux et à celle des autres hommes.

L’alliance n’est pas simplement nouvelle, elle est éternelle et définitive parce que le contenu de l’alliance n’est pas autre que l’auteur de cette alliance. Dieu nous offre la participation à sa propre Vie, à la Vie trinitaire ! 

Le Seigneur, précise alors Irénée, apporte avec lui ce principe nouveau qu’avaient annoncé les prophètes, ce principe “qui renouvellerait et vivifierait l’humanité”. 


[1]      A. Wenin, Actualité des mythes, Relire les récits mythiques de Genèse 1-11, Deuxième édition revue, Sainte-Ode, CEFOC, 2001, p 117.

[2]      P. Beauchamp, L’un et l’autre Testament 1. Essai de lecture, Paris, Seuil, 1976, p 211.