Conférence "La Croix Lumineuse"

Introduction

1. La dimension divine de la Rédemption

2. La dimension humaine de la Rédemption

3. Le mystère d'une joie "lumineuse"

Conclusion


Introduction

 « AU COMMENCEMENT était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement auprès de Dieu. C’est par lui que tout est venu à l’existence, et rien de ce qui s’est fait ne s’est fait sans lui. En lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; la lumière brille dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas arrêtée. Le Verbe était la vraie Lumière, qui éclaire tout homme en venant dans le monde. Il était dans le monde, et le monde était venu par lui à l’existence, mais le monde ne l’a pas reconnu. Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu.  Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. Ils ne sont pas nés du sang, ni d’une volonté charnelle, ni d’une volonté d’homme : ils sont nés de Dieu. Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité ».

Dans son prologue, saint Jean nous annonce magistralement cette connivence entre le Verbe de Dieu et la Lumière, une Lumière qui veut illuminer nos ténèbres humaines. Jésus nous dit encore aujourd’hui

« Moi, je suis la lumière du monde. Celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, il aura la lumière de la vie. » (Jn 8, 12)

« Moi qui suis la lumière, je suis venu dans le monde pour que celui qui croit en moi ne demeure pas dans les ténèbres » Jn 12, 46

 

Quiconque entre dans notre église est saisi par la croix lumineuse.

J’en veux pour preuve une très belle page du Journal Pasteur n°268, février-mars :

« L’autre jour que j’écoutais l’homélie à Notre-Dame de l’Arche d’Alliance, église si particulière et si moderne par son architecture, mon regard a une nouvelle fois été attiré par la croix de lumière. Un mini-projecteur, dont on ne distingue pas vraiment la position dans la tribune médiane, émet à travers un cache en forme de croix un faisceau lumineux qui vient se projeter sur le fond uni situé derrière l’autel. Point de Christ en volume avec muscles saillants et clous distinctifs, point de bois ou de fer, juste une lumière en forme de croix « posée » sur la surface. Et présente toute la journée, comme j’ai pu le vérifier lors d’un passage impromptu lors d’un après-midi, comme un soleil se manifestant à travers un vitrail brisé, ou en soirée aussi discrète que la lumière rouge proche du tabernacle. Pourtant, cette singularité dans la représentation centrale du Christ, peut très bien échapper aux non-avertis, qui ne peuvent en connaissance de cause, en apprécier le caractère immatériel.

L’autre jour que je regardais la croix de lumière à Notre-Dame de l’Arche d’Alliance, je me suis dit que c’était peut-être cela l’innovation architecturale majeure de cette église, la croix de lumière, qui n’existe que parce que nous la regardons ».

Au-dessus du tabernacle, la croix lumineuse attire immédiatement le regard par sa force et sa douceur. Rappel de la mort du Christ, la croix est le gage de l’amour divin, le lieu où le Christ manifeste l’amour de Dieu : elle est le signe du salut offert à chaque homme.

Tandis que la semaine sainte approche, il nous est bon de nous demander ce que signifie pour nous le mystère de la croix, mystère étonnant, aux multiples facettes. Bien-sûr le Christ en croix dit : « mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné », citant le psaume 21 (22). Il est également vrai que la liturgie use, dans la première prière eucharistique, d’un magnifique oxymore :

« la passion bienheureuse ». Cette formule paradoxale suggère que la Résurrection et l’Ascension ne sont pas des suites heureuses qui annulent l’horreur de la Croix, mais qu’elles manifestent ce que la Passion contenait déjà de gloire et de joie. Essayons donc de comprendre comment le croyant peut percevoir, durant le Carême, de ce que la Croix a de lumineux, et ainsi entrevoir quelque chose de la joie qui y est « enclose ». En quoi ce beau mystère de la foi peut-il éclairer notre vie et notre Carême ?

Le flâneur du journal Pasteur distingue deux aspects de la croix lumineuse : le geste de Dieu, la dimension divine de la Rédemption et la dimension humaine de la Rédemption puisque « la croix de lumière n’existe que parce que nous la regardons ».

Après la présentation de ces deux parties je reviendrai sur le mystère d’une joie lumineuse.

1. La dimension divine de la Rédemption

       La croix de lumière nous dit tout d’abord que Jésus-Christ ne sauve pas à distance, mais en accompagnant tout homme dans sa finitude, voire sa situation d’angoisse et sa mort. La Lumière du Christ n’a pas peur de nos ténèbres. Toute la profondeur du mystère de la croix est manifestée dans l’expression de saint Paul : « Celui qui n’avait pas connu le péché, Dieu l’a fait péché pour nous » (2 Co 5, 21). Le Pape Jean-Paul II aime scruter cette affirmation, pour apprécier la dimension divine du mystère de la Rédemption. Prenant appui sur l’ensemble du corpus biblique, il souligne le fait que la justice absolue de Dieu s’exprime dans le choix du Père en faveur de l’homme, choix qui le conduit à ne pas épargner son propre Fils. Le Fils est donné au monde et se fait obéissant jusqu’à la mort. La solidarité du Fils avec chaque homme, manifestée à l’Incarnation, est menée à son terme dans le mystère de sa mort. « Le Seigneur a fait retomber sur lui nos fautes à tous » (Is 53, 6). Dans son sacrifice de la croix, le Fils porte tout le péché de l’homme et vainc le mal.

Il est vraiment « l’Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde » (Jn 1, 29) et devient notre réconciliation avec le Père. Son sacrifice rédempteur est vécu au nom de tous et pour tous. En s’offrant lui-même « en rançon pour une multitude » (Mc 10, 45), il rachète la dette du péché et réconcilie les hommes avec Dieu. Il est mort pour que chaque homme existant en ce monde ait la vie et puisse recevoir sa lumière. Vrai Dieu et vrai homme, Jésus-Christ est le seul à avoir accompli jusqu’au bout la volonté du Père. Dans son obéissance filiale qui va jusqu’au bout de l’amour, il satisfait à l’amour en manifestant combien Dieu le Père aime tout homme, même le plus pécheur et éloigné de Dieu. Seul Jésus Lumière du monde et Innocent a la capacité de rejoindre notre péché et nos ténèbres pour nous en délivrer.

     La dimension divine de la Rédemption nous dévoile de manière, dirais-je, plus concrète et « historique », la profondeur de l’amour qui ne recule pas devant       l’extraordinaire sacrifice du Fils pour satisfaire la fidélité du Créateur et Père à l’égard des hommes créés à son image et choisis dès le « commencement »        en ce Fils, en vue de la grâce et de la gloire. (Jean-Paul II, Dives in Misericordia 7)

Lorsque l’homme rompt l’alliance et demeure dans le péché, le Père reste fidèle à sa créature. Il se souvient de la création de l’homme et ne se résout pas à voir sa créature errer dans les régions de dissemblance. Jésus-Christ est la Lumière qui fait jaillir de son sacrifice la profondeur de l’amour éternel pour chacun d’entre nous. Dans le sacrifice du Christ l’homme est rendu capable de se laisser illuminer par l’amour créateur.

 

De mon point de vue la Croix lumineuse dévoile aussi l’œuvre de la Trinité. Cette lumière qui jaillit de la Croix dit d’abord la communion d’amour qui existe entre le Père, le Fils et l’Esprit. La communion trinitaire est lumière pour le monde.

La croix « parle et ne cesse jamais de parler de Dieu-Père, qui est toujours fidèle à son amour éternel envers l’homme » (DM 7).

Dans la lumière du Christ crucifié resplendit en plénitude le lien d’amour qui unit le Père à sa création. En Jésus-Christ, nous accueillons le Créateur comme un Père, un Père aimant chacune de ses créatures et ne voulant en abandonner aucune.

Mais cette lumière dit aussi le jaillissement de l’Esprit dans le sacrifice du Fils. Saint Jean-Paul II nous dit :

L’Esprit Saint, en tant qu’Amour et Don, descend, en un sens, au cœur même du sacrifice offert sur la Croix. En nous référant à la tradition biblique, nous pouvons dire qu’il consomme ce sacrifice par le feu de l’Amour qui unit le Fils au Père dans la communion trinitaire. Et comme le sacrifice de la Croix est un acte propre du Christ, dans ce sacrifice aussi il « reçoit » l’Esprit Saint. Il le reçoit d’une manière telle qu’il peut ensuite lui-même – et lui seul avec Dieu le Père – « le donner » aux Apôtres, à l’Église, à l’humanité. (Jean-Paul II, Dominum et Vivificantem 41).

Au Golgotha, l’Esprit descend, en quelque sorte, comme le feu d’amour qui vient embraser de l’intérieur le sacrifice du Christ. Tandis que l’offre d’amour avait été refusée à l’origine par l’homme, le nouveau don de Dieu est parfaitement accueilli en Jésus-Christ crucifié qui porte la création à son terme. 

Le Fils est bien le Prêtre unique qui « s’est offert lui-même sans tache à Dieu » (He 9, 14). C’est Lui qui agit de manière propre sur le bois de la croix. Et c’est justement en vertu de cette action personnelle qu’il « reçoit » l’Esprit Saint dans son propre sacrifice. L’offrande volontaire du Christ sur la croix permet au feu de l’Esprit d’agir, de se rendre présent. Et cette communion d’amour, cette communion d’action est lumineuse. Dans la souffrance qu’il éprouve seul, le Christ « reçoit » l’Esprit d’amour qui dilate son Cœur aux dimensions de toute l’humanité et tourne son offrande vers le Père. L’Esprit Saint convertit la souffrance insoutenable en Rédemption du monde vécue dans l’amour. L’Esprit, qui est la Personne-Amour en Dieu, fait que l’amour sauveur surabonde, se traduit par de nouvelles libéralités.

Sa mission est d’entrer dans le Cœur du Fils pour libérer en lui de nouvelles forces d’amour, pour laisser jaillir de nouvelles lumières à répandre dans le monde.

Le Fils de Dieu, Jésus-Christ, en tant qu’homme, dans la prière ardente de sa passion, a permis à l’Esprit Saint, qui avait déjà pénétré jusqu’au fond son humanité, de la transformer en sacrifice parfait par l’acte de sa mort, comme victime d’amour sur la Croix (Dominum et Vivificantem 40).

Jésus-Christ est ouvert de manière irréversible à l’Esprit d’amour qui le conduit là où Dieu le Père le veut, pour le salut de tous les hommes. Prêtre unique intimement mû par l’Esprit, Jésus-Christ est transformé en victime par le feu de l’amour divin. Il s’agit pour Jésus d’une nouvelle réception de l’Esprit, dans une forme de passivité qui s’apparente à celle de l’incarnation : son abaissement est total. Cet Esprit fait apparaître, dans la souffrance du Christ, l’amour éternel source de salut.

[L’Esprit Saint est] l’Amour qui agit au plus profond du mystère pascal, comme source de la puissance salvifique de la Croix du Christ, comme Don de la vie nouvelle et éternelle (Dominum et Vivificantem 41).

L’Esprit Saint agit comme le Don, le surcroît de lumière et de vie communiqué dans le sacrifice pascal. La puissance purifiante de l’Esprit Saint chasse de l’humanité tout ce qui est ténèbres pour laisser resplendir la lumière sans fin. Ce travail de purification est un long enfantement dans lequel l’Esprit vient au secours de la déchéance humaine.

 

2. La dimension humaine de la Rédemption

Reprenons la phrase du flâneur du Journal Pasteur : « L’autre jour que je regardais la croix de lumière à Notre-Dame de l’Arche d’Alliance, je me suis dit que c’était peut-être cela l’innovation architecturale majeure de cette église, la croix de lumière, qui n’existe que parce que nous la regardons ».

D’un point de vue théologique c’est évidemment l’inverse qui existe : la croix de lumière existe, c’est un fait et elle me donne d’exister en vérité. La croix de lumière est une invitation à me laisser illuminer par une vie qui est plus grande que la mienne et qui révèle ma beauté et ma dignité. Autrement dit, l’homme conscient d’être aimé jusqu’à l’extrême par le Christ en vient à découvrir sa propre valeur devant Dieu. La dimension humaine du mystère de la Rédemption dévoile à l’homme la grandeur inouïe de sa propre vie, lui « qui a mérité d’avoir un si grand Rédempteur »[1].

Sans amour, l’homme ne peut se reconnaître, mais demeure étranger à lui-même. Il demeure dans les ténèbres, incapable de découvrir le sens de son existence. L’amour de Dieu manifesté par la croix lumineuse permet à l’homme de se découvrir aussi dans le reflet de cette lumière. En faisant l’expérience de cette illumination de la croix, l’homme est d’une certaine manière créé de nouveau :

      Dans le mystère de la Rédemption, l’homme se trouve de nouveau « confirmé » et il est en quelque sorte créé de nouveau. Il est vraiment créé de nouveau !        (Jean-Paul II, Redemptor Hominis 10)

La dimension humaine de la Rédemption atteste que le salut n’est pas une justification extérieure à l’homme et toute légale. Au contraire, les rayons de la croix lumineuse rejoignent l’homme de l’intérieur. L’homme n’a pas été créé pour les ténèbres et la caducité. Alors cette illumination par la croix est une « confirmation », une « expression » du projet créateur. En Jésus-Christ, l’homme retrouve enfin la source créatrice originelle. Il est remis en contact avec cet amour divin qui veut que l’homme participe à la gloire et à la grâce. L’homme « nouveau », « illuminé » est un homme appelé à participer à la vie de Dieu, à entrer en Alliance avec Dieu. Cette nouvelle naissance est de l’ordre du mystère. Elle met en valeur l’intimité dans laquelle le Christ crucifié rejoint toute existence humaine.

 

L’autre versant du mystère de cette renaissance manifeste le travail que l’homme doit faire pour se retrouver lui-même. L’illumination intérieure que lui offre le Christ Jésus doit être reçue, accueillie.

[L’homme] doit, pour ainsi dire, entrer dans le Christ avec tout son être, il doit « s’approprier » et assimiler toute la réalité de l’Incarnation et de la Rédemption pour se retrouver soi-même. (RH 10)

L’homme ne fut pas seulement chassé du jardin d’Eden. Il perdit aussi la notion de sa propre valeur, de sa propre dignité. Il demeura étranger à lui-même. Par le mystère de la croix lumineuse, le Christ a voulu illuminer personnellement tout homme. L’homme doit accueillir cette lumière : il doit entrer dans le Christ avec tout son être pour se retrouver soi-même.

La vocation de l’homme est de devenir une personnalité spirituelle afin de tenir son rôle dans l’histoire du salut. La puissance de l’Esprit lui donne d’accueillir le baptême et l’eucharistie, pour entrer dans une authentique liberté chrétienne qui est engagement à la suite du Christ, pour le salut du monde. Le baptême est une illumination et les baptisés sont appelés dans l’Eglise ancienne les « illuminés », en un sens tout à fait positif.Être illuminé dans le Christ signifie abandonner son être-pour-soi pour entrer dans l’être-dans-le-Christ personnalisant.

La croix lumineuse dit le désir de Dieu de rencontrer l’homme et c’est pour cela qu’elle nous attire, qu’elle réveille en nous notre liberté. Et alors nous pouvons tendre de tout notre être vers l’amour qui se donne et accomplit notre soif d’exister. Avant même de nous toucher superficiellement, avant même de nous toucher quelque part, la Croix lumineuse va à la racine de l’être. C’est l’expérience d’un amour comme nul autre n’existe, parce qu’il va à la racine et entraîne la personne à s’abandonner à Jésus dans la confiance.

À la lumière de la croix du Christ, comme dans un miroir pourrions-nous dire, l’homme voit apparaître son inaliénable dignité.

 

Il découvre en lui-même une profondeur insoupçonnée, celle d’être ainsi le terme, l’objet d’un tel amour de préférence. Le prix de chaque homme est révélé par le Fils crucifié. L’homme découvre sa raison d’être et le sens de sa vie en contemplant la croix lumineuse. Cette dernière dévoile que l’homme, tout homme concret existant en ce monde, est créé pour la communion d’amour avec Dieu. Nous ne pouvons pas saisir le mystère du salut : nous pouvons seulement faire en sorte que nos vies soient illuminées par le Christ et le laisser s’emparer de nos vies. Et ainsi nous correspondons au divin projet d’illumination et de divinisation.

 

Le péché n’est pas uniquement défaillance humaine mais il est essentiellement refus, rupture d’Alliance. Pour le pape Jean-Paul II, tout péché doit être situé vis-à-vis de la croix du Christ[2]. Le péché ne touche donc pas seulement notre agir, mais notre être. Il ne peut être uniquement défini selon une approche morale – offense faite envers Dieu qui produit une culpabilité –, mais il signifie une corruption ou maladie ontologique provenant d’un acte contraire à ce que l’homme est. Nous sommes en effet créés à l’image et à la ressemblance de Dieu en vue d’aimer comme il nous aime.

Nous comprenons alors que pécher est d’abord et avant tout « manquer la cible » : un échec dans la réalisation de ce pour quoi nous sommes créés. « Cela signifie qu’il est avant tout une perte de relation. Car être humain à l’image du Dieu trinitaire, c’est s’aimer les uns les autres selon le modèle de l’amour mutuel des personnes de la Trinité. »[3] Le péché blesse la capacité d’aimer déposée au cœur de tout homme. « Depuis le péché originel, l’homme n’arrivait plus à aller jusqu’au bout de l’amour de Dieu et de ses frères »[4].

       En Jésus, quelqu’un de notre race, un homme, a pu aller jusqu’au bout de l’amour. Le salut consiste en ceci : pouvoir de nouveau aimer en plénitude, comme le Christ notre frère, conformément à notre ressemblance avec Dieu.

       Pouvoir de nouveau aimer en plénitude est le résultat d’une croix lumineuse accueillie par l’homme : l’homme illuminé ressemble à Dieu dans sa capacité d’aimer, qu’il possède lui-même et n’avait jamais complètement perdue.

 

3. Le mystère d’une joie « lumineuse »

Lumière et Croix semblent a priori antinomique. Dans les évangiles, la mort de Jésus s’accompagne de tristesse, de ténèbres. Dans son agonie à Gethsémani, la tristesse envahit Jésus (Ps 42, 6 : « toute triste est mon âme, jusqu’à la mort ! », chez Mt, Mc et Jn « Maintenant, mon âme est troublée »).

       En même temps, la Passion de Jésus est la perfection de l’amour. Or, il n’y a pas d’autre joie que celle d’aimer. La Passion doit donc être le lieu de la joie parfaite, dans son essence la plus profonde. S. JEAN l’atteste de Jésus après la Cène : « que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite » (Jn 15, 11). Sa joie contient donc en puissance toute la joie du monde, de même que son amour dilatait la capacité d’aimer de tout homme.

L'acte d'amour est intrinsèquement source de joie.

Que signifie aimer jusqu’au bout ?

Pour le dire un peu rapidement, mener l’amour jusqu’au bout, c’est le mener jusqu’à un point où il rencontre sa limite, où, peut-être, il ne ressemble plus à ce qu’on pense être l’amour. Une comparaison nous éclairera : le poème du Serviteur Souffrant ne nous montre-t-il pas, sous la face défigurée qui n’a justement plus figure humaine, le visage de celui qui est l’Homme par excellence ? Ainsi de l’amour : une fois conduit au bout de ce qu’il est et, en particulier, à la plus extrême impuissance et passivité, l’amour se révèle n’être jamais tant lui-même que lorsqu’il semble porter sa propre contradiction.

« Les évangiles ne nous donnent aucun renseignement sur la santé de Jésus, sur sa résistance physique, à peine une mention de sa fatigue, un jour, à midi, en Samarie ». Mais « la souffrance de Jésus n’est pas liée à ses caractéristiques individuelles ».

 

« Elle vient de sa mission, de son envoie par le Père ; elle est liée à son être de Fils, appelé à être l’aîné d’une multitude de frères : « Tout fils qu’il était, il apprit de ce qu’il souffrit l’obéissance » (He 5, 8) ». Ainsi la souffrance, à commencer par la souffrance physique de la Passion, « vient de l’amour qui s’adresse à des libertés » [5].

L’acte de confiance du Fils est remise de soi entre les mains du Père, abandon total qui va jusqu’au bout du dessaisissement de soi : le Fils ne retient rien de ce qu’il est. La mort de Jésus sur la croix est « son acte d’aimer jusqu’au bout » (17), il est aussi son abandon « en la volonté aimante du Père ». Cette mort est bien échange d’amour, « mort d’amour ».

 

Nous pouvons trouver deux types d’explication au mystère de la joie enclose dans la croix.

La première est de nature logique. On peut la formuler par un syllogisme. La joie naît de l’amour et de l’amour parfait naît la joie parfaite. Or la croix est l’amour mené à la perfection. Donc de la croix naît la joie parfaite. Dans cette approche, la joie peut être comprise, comme la fruition qui accompagne la perfection de l’acte d’aimer.

La deuxième explication est scripturaire : La « joie parfaite » est la « joie complète » promise par Jésus à ses disciples en Jean 13. Cette joie découle du commandement de « demeurer dans l’amour ». Sa « joie personnelle » vient de son obéissance à la volonté du Père. La joie de faire l’œuvre de son Père est décrite par saint Jean comme une nourriture : « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et de mener son œuvre à bonne fin »[6] « La volonté du Père est toujours vie, nourriture, ce qui donne subsistance, et (…) aussi, par conséquent, joie et béatitude » (19).

 

Soulignons enfin que cette joie est « enclose » : elle n’est ni apparente ni manifeste. Cela suppose qu’elle soit révélée : ce sera le rôle de la résurrection. Il reste quelque chose de « mystérieux » dans la volonté du Père que Jésus meure, une opacité qui ne sera entièrement dissipée qu’après la résurrection.

C'est cette joie qui est « vécue et expérimentée » à la Croix et manifestée à la Résurrection. Dans le Christ, le fait même de donner sa vie est une source de joie et ce don est plus fort que tout refus humain.

       Il est évident que Jésus ressent surtout la souffrance dans sa Passion : la joie parfaite[7] n’est pas ressentie dans sa conscience humaine. La joie existe cependant, et elle est même très paradoxalement vécue et expérimentée, mais de façon « enclose », au plus profond de son essence humaine pourrait-on dire.

 

« [L’Évangéliste Jean] veut pour toujours tourner nos regards vers la beauté de l’Agneau transpercé (19, 34). Quelqu’un qui aurait su « voir » aurait pu discerner déjà, dans la passion, la mort et dans le Corps majestueux vidé jusqu’à la dernière goutte (19, 34), la Gloire incommensurable du Dieu-Amour » (21 §12). Voilà la lumière rayonnante de la croix qui vient illuminer nos ténèbres.

 

Les versets de saint Paul aux Galates : « Je suis crucifié avec le Christ ; et ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 18-19) disent de manière expressive jusqu’où peut aller l’union au Christ. Ils invitent également à recueillir avec le plus grand soin le témoignage des saints et des mystiques pour entrer dans une intelligibilité du mystère du salut et de cette lumière qui jaillit de la croix

       S. THERESE de Lisieux[8] : « Ne vous faites pas de peine […] si vous ne voyez en moi […] aucun signe de bonheur au moment de ma mort. Notre Seigneur est bien mort Victime d’Amour, et voyez quelle a été son agonie ! »

Pour elle, dans le Christ ont coexisté la souffrance la plus aiguë, et l’amour et la joie les plus parfaits. La confiance et l’abandon caractérisent l’acte du Fils : Thérèse de Lisieux poursuit :  « J’ai une si grande confiance en [Dieu] qu’il ne pourra pas m’abandonner, je remets tout entre ses mains » écrit-elle.

Au numéro 27 de sa lettre apostolique Au début du nouveau millénaire, le pape Jean-Paul II se fait ainsi l’interprète des mystiques qui ont connus la « nuit obscure ». Il écrit :

Bien souvent, les saints ont vécu quelque chose de semblable à l’expérience de Jésus sur la Croix, dans un mélange paradoxal de béatitude et de douleur. Dans le Dialogue de la Divine Providence [n°78], Dieu le Père montre à Catherine de Sienne que dans les âmes saintes peuvent être présentes à la fois la joie et la souffrance :

« Et l’âme est bienheureuse et souffrante : souffrante pour les péchés du prochain, bienheureuse par l’union et l’affection de la charité qu’elle a reçue en elle. Ceux-là imitent l’Agneau immaculé, mon Fils unique, lequel sur la Croix était bienheureux et souffrant. »

Nous ne pouvons atteindre la vérité du mystère du salut qu’à travers le paradoxe d’un Crucifié qui est bienheureux et souffrant. Il est éclairant d’accorder à Jésus lui-même la béatitude du juste persécuté (Lc 6, 22-23). Cette béatitude n’enlève rien à l’intensité dramatique de l’événement de la croix[9].

Regarder la croix lumineuse, c’est donc accepter un Dieu qui souffre pour moi et m’apporte sa lumière dans ma vie faite d’ombre et de lumière. C’est aussi considérer la joie de Jésus de donner sa vie pour moi. Je crois que cette joie lumineuse de Jésus, paradoxale, m’ouvre à l’espérance. Car moi aussi je peux dans ma vie éprouver la joie de me donner au cœur des épreuves. A l’exemple des saints et de la « joie parfaite » de S. François d’Assise, je peux comprendre combien le Seigneur m’aide, m’accompagne et me soutient en chacune de mes démarches. La croix lumineuse est donc un chemin d’espérance qui s’ouvre pour moi au cœur de mes questions, de mes doutes, de mes épreuves. Devant la croix lumineuse, j’entends la voix du Christ qui m’invite à le suivre dans sa lumière au cœur de ma vie bien réelle. La croix lumineuse me dit aussi combien ma vie elle-même peut devenir un chemin de lumière avec la grâce de Dieu.

 

Conclusion

La croix est comme le reflet de l’éternel dialogue d’amour entre le Père et le Fils, dialogue dans lequel les hommes sont contenus et sauvés. La croix lumineuse révèle cet amour plus fort que la mort et rend de nouveau l’homme capable d’accueillir la grâce de l’adoption filiale.

Cette adoption filiale passe par la restauration de notre liberté créée précisément là où elle avait failli, dans son combat contre le Prince des ténèbres, afin d’imprimer en l’humanité sa dimension filiale. Le Fils prend sur lui le péché afin que l’homme soit totalement renouvelé – créé à nouveau – dans l’amour. Dans cet échange mystérieux, il permet à la vocation de l’homme de se réaliser : être fils dans le Fils. La Croix lumineuse nous fait ainsi entrer dans une dynamique : la réalisation providentielle du projet de Dieu sur le monde.

 

Voilà ce que disait Benoît XVI lors de la messe inaugurale de son pontificat : « En ce moment, je me souviens du 22 octobre 1978, quand le Pape Jean-Paul II commença son ministère ici, sur la Place Saint-Pierre. Les paroles qu’il prononça alors résonnent encore et continuellement à mes oreilles: «N’ayez pas peur, au contraire, ouvrez tout grand les portes au Christ». En quelque sorte, n’avons-nous pas tous peur – si nous laissons entrer le Christ totalement en nous, si nous nous ouvrons totalement à lui – peur qu’il puisse nous déposséder d’une part de notre vie? N’avons-nous pas peur de renoncer à quelque chose de grand, d’unique, qui rend la vie si belle?

 

 Ne risquons-nous pas de nous trouver ensuite dans l’angoisse et privés de liberté? Et encore une fois le Pape voulait dire: Non! Celui qui fait entrer le Christ ne perd rien, rien – absolument rien de ce qui rend la vie libre, belle et grande. Non! Dans cette amitié seulement s’ouvrent tout grand les portes de la vie. Dans cette amitié seulement se dévoilent réellement les grandes potentialités de la condition humaine. Dans cette amitié seulement nous faisons l’expérience de ce qui est beau et de ce qui libère. N’ayons pas peur du Christ ! N’ayons pas peur de sa croix lumineuse. Il n’enlève rien et il donne tout. Il illumine tout ce qui dans notre vie vaut le coup d’être redressé et comblé. Oui, ouvrons tout grand les portes de notre cœur à la croix lumineuse du Christ – et nous trouverons la vraie vie. Amen.

                                                                  P. Vincent Guibert

 

[1]     Cf. Liturgie pascale, Exultet, cité en DM 7 et RH 10.

[2]     Cf. Jean-Paul II, Dominum et vivificantem 29.

[3]     K. Ware, L’île au-delà du monde, Paris, Cerf, 2012, p. 92.

[4]     J.-M. Hennaux, Le mystère de la vie consacrée, Passion et enfance de Dieu, Bruxelles, Coll. Vie consacrée, 1992, p. 18.

[5]     E. de Moulins-Beaufort, RTB 1, p. 52-53.

[6]     Jn, 4, 34.

[7]     L’expression peut aussi faire penser aux Fioretti de S. FRANCOIS : la joie dans la plus grande contrariété.

[8]     THERESE, Carnet Jaune 4.6.1, p.1008.

[9]     Cf. S. Thomas d’Aquin, Somme Théologique, IIIa, Q. 46, a. 6, ad 5 : « L’innocence diminue la douleur de la souffrance quant au nombre, parce que le coupable souffre non seulement de la peine, mais aussi quant à la coulpe, tandis que l’innocent souffre uniquement de la peine. Toutefois cette douleur augmente en lui en raison de son innocence, en tant qu’il saisit combien ce qu’il souffre est injuste ».