Conférence "Le baptistère, pierre angulaire de l'Eglise"

Père Vincent Guibert

 

Introduction

1. Le Christ ressuscité est la pierre angulaire de l’Église

2. Le baptistère est la pierre angulaire de l’Eglise

Conclusion


 

Introduction

 

Après notre réflexion sur l’Arche d’Alliance et les vitraux puis la croix lumineuse, une autre forte caractéristique de notre église est son baptistère, véritable pierre angulaire de tout l’édifice.

Dans beaucoup d’église, les fonts baptismaux sont négligés, délaissés : placés à l’entrée de l’église (ce qui est bien), ils sont mis de côté et bien souvent les baptêmes ont lieu dans le chœur. Nous avons de la chance car chez nous, la symbolique est vraiment mise en valeur.

Durant la vigile pascale j’ai pu éprouver combien le symbole de ces baptêmes célébrés au cœur de notre communauté, avec la remontée du néophyte en vêtement blanc était fort et signifiant.

Le baptistère a toujours été un lieu de fondation. Dans l’église primitive, les baptistères étaient des monuments secrets, proches mais distincts de l’église, et réservés au rite de l’initiation chrétienne : l’immersion dans l’eau vive du salut. Chez nous, relié au maître-autel par un escalier de fer, le baptistère est placé sous l’arche, sous l’église.

 

Dans un ouvrage, le Père Emmanuel Schwab, premier curé, médite sur la place des colonnes de l’Eglise, qui montent la garde et entourent le baptistère. « Les 12 Apôtres de l’Agneau, auxquels la Tradition a rajouté l’Apôtre Paul, sont les témoins de la résurrection. [le Père Emmanuel Schwab ] aime contempler ces 12 piliers, solides et trapus. Il aime aussi savoir qu’ils sont la véritable colonne vertébrale de l’architecture, plongeant leurs racines à 14 mètres sous terre pour monter jusqu’à 21 mètres au-dessus du sol, armature de tout l’édifice. Que la réalité architecturale rencontre la réalité spirituelle qu’elle évoque, quelle joie !

 

Ils montent la garde. Au milieu d’eux, le baptistère. C’est la porte d’entrée de la rue, au niveau de l’église. Un espace nu et blanc, avec la seule cuve baptismale en son milieu. Lieu dépouillé et du dépouillement. Lieu du baptême par lequel l’homme est plongé dans la mort du Christ pour vivre dès maintenant de sa résurrection, où il est dépouillé du vieil homme pour revêtir l’homme nouveau. Par-là, il devient membre du Peuple de Dieu, de l’Église Apostolique ».

 

Oui, la place qui revient au baptistère est un point central de l’architecture de cette église. Il est le lieu de contact entre la ville et l’église, entre la vie personnelle et la vie en Église : avant même d’accéder à l’église, le baptistère interroge chacun sur son baptême. Son emplacement horizontal, au niveau de la rue et au cœur de douze piliers visibles, évoque la réalité du baptême qui fait entrer dans le peuple de la Nouvelle Alliance dont les douze apôtres (et leurs successeurs : le collège des évêques) sont la colonne vertébrale : comment mieux signifier que par le baptême on entre dans l’Église fondée par notre Seigneur Jésus-Christ sur les apôtres ?

Son emplacement vertical, sous l’église, en plein centre, rappelle que « le baptême est le fondement de toute la vie chrétienne, le porche de la vie dans l’Esprit et la porte qui ouvre l’accès aux autres sacrements » (CEC 1213).

Le baptistère est le lieu de l’initiation chrétienne. Car le baptême est l’entrée dans la vie chrétienne et le fondement de la vie en  Église. Par son rite, de « plongée dans les eaux », ce sacrement associe le chrétien à la mort et à la résurrection du Christ.

c’est par le baptême que l’on est agrégé au peuple de la Nouvelle Alliance. Le catéchisme enseigne : « Des fonts baptismaux naît l’unique Peuple de Dieu de la Nouvelle Alliance qui dépasse toutes les limites naturelles ou humaines des nations, des cultures et des sexes » (CEC 1267).

 

Le baptême est l’entrée dans le temps nouveau de la résurrection. Uni à la mort et à la résurrection de Jésus, le baptisé est désormais enfant de Dieu.

« Au sortir des eaux des fonts baptismaux, chaque chrétien entend à nouveau la voix qui fut entendue un jour sur les rives du Jourdain : ‘Tu es mon Fils bien-aimé, tu as toute ma faveur’ (Lc 3, 22) » (Christi fideles laïci n°11).

 

Derrière la cuve baptismale, au pied du mur du fond, on remarque la « première pierre » de l’édifice, posée par le cardinal Lustiger le 6 octobre 1996, sur laquelle est gravée : « la pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre d’angle » citant le psaume 117. Nous aurons ce psaume dimanche prochain à la messe :

La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs

est devenue la pierre d’angle :

c’est là l’œuvre du Seigneur,

la merveille devant nos yeux.

Voici le jour que fit le Seigneur,

qu’il soit pour nous jour de fête et de joie !

 

Jésus-Christ, rejeté par les grands-prêtres, crucifié en dehors de la ville est devenu la pierre d’angle de l’Église. Sa résurrection est l’œuvre du Seigneur, une pure merveille qui fonde pour nous un jour de fête et de joie.

Durant l’octave pascale il nous est profitable de chercher à mieux comprendre la force et la puissance de la Résurrection du Christ dans notre propre vie. Telle sera la première partie de mon intervention, relativement courte. Le Christ ressuscité est la pierre angulaire de l’Église et sa plénitude finale qui l’attire. Le Fils unique mort et ressuscité est l’Alpha et l’Oméga, la pierre angulaire de la cité humaine, il est en personne le salut et la porte d’accès au salut.

Cette pierre de fondation n’est pas statique mais vivante : c’est pour nous l’occasion d’approfondir la grâce de notre baptême aujourd’hui et ce sera ma deuxième partie, plus longue.

 

 

1. Le Christ ressuscité est la pierre angulaire de l’Église

 

Le Christ, aussitôt qu’il existe, porte en lui virtuellement tous les hommes. Il s’est incorporé à notre humanité pour que dans sa résurrection nous trouvions la vie éternelle.

Voilà le vrai sens de la vie et de la mort : dans le mystère de sa Passion, l’Innocent s’abaisse jusqu’à se faire le compagnon d’errance des pécheurs qu’il peut ainsi libérer de leur péché même. Pour enlever le péché du monde, le Christ doit commencer par le porter, par l’assumer en vérité. Son sacrifice, vécu comme prêtre et victime, le conduit à connaître la douleur de Dieu devant l’inimitié humaine et la douleur de l’homme qui découvre l’abîme infranchissable que le péché a creusé entre lui et son Dieu. « Qui décrira jamais cette Croix intérieure du Dieu fait homme qui se sent, comme Dieu, abandonné des hommes, comme homme, abandonné de Dieu[1] ? »

En Jésus-Christ, livré pour nos péchés, ressuscité pour notre justification nous touchons le but de notre existence et nos sommes profondément renouvelés.

L’adoption filiale passe par la restauration de notre liberté créée précisément là où elle avait failli, dans son combat contre le prince des ténèbres. Sa croix est déjà une victoire. La mort du Christ vécue dans l’obéissance filiale dépouille le diable de son pouvoir maléfique. Jésus-Christ manifeste qu’il est le plus fort, venu libérer de l’esclavage l’humanité de tous les temps. « Le sacrifice du Christ, en expulsant de l’humanité réconciliée avec Dieu l’esprit du mal par l’Esprit de Dieu, y porte le germe d’une guérison substantielle[2]. »

La guérison est substantielle, car l’humanité change en profondeur de principe vital : elle devient participante de la nature divine, une telle action est universelle. La croix devient le centre de gravité de l’histoire de l’humanité.

 

Le nouvel Adam restaure l’humanité dans l’harmonie avec Dieu. Il est le dernier Adam, le principe d’une unité retrouvée. Tandis que le premier Adam avait provoqué la dispersion et la fragmentation du genre humain, l’Adam ultime rassemble en sa personne les enfants de Dieu dispersés.

En lui, toute l’humanité, issue d’Adam par une multiplication, un fractionnement, une désagrégation sans fin, peut s’achever par une réintégration, une réconciliation, une réunion, dans la plénitude.

Élevé de terre, il attire tous les hommes à lui (cf Jn 12, 32).et les conduits à la vie.

Le Christ ressuscité est véritablement le dernier Adam, l’homme rendu capable de récapituler en lui toute l’humanité.

Ressuscité d’entre les morts, Jésus-Christ reçoit la capacité de transmettre sa propre sainteté, de s’assimiler l’humanité. Il s’incorpore toute l’humanité en communiquant sa propre filiation divine. L’épître aux Colossiens au chapitre 1 (v.15-20) précise qu’il est établi premier-né d’entre les morts par la puissance de la résurrection. Il porte en lui l’achèvement de tout homme et l’accomplissement de l’histoire de l’humanité.

 

Jésus est désormais un être-source capable de rassembler et d’accueillir en lui toute l’humanité. Jésus devait mourir afin de rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés (Jn 11, 52). Comme le grain de blé solitaire revit sous forme d’épi, le Christ meurt et ressuscite réalisant une communion telle qu’elle est inconcevable sur terre. Parce que donné aux hommes, il les attire et les incorpore en lui. Il est capable d’assumer la multitude dans ce qui lui est personnel : dans sa mort et sa résurrection. Tous les hommes sont attirés et incorporés en lui dans la puissance de sa résurrection mais seuls les baptisés y participent pleinement : la force d’incorporation est déjà réalisée dans l’Église par le Baptême ce que j’approfondirai dans ma deuxième partie.

Jésus a toujours été un homme-pour-les-autres ; mais dans sa mort et sa résurrection, il est devenu le pro-existant universel.

 

Ce qui lui est très personnel, la mort et sa glorieuse naissance (Ac 13, 33), est pour nous : Pour nous il est mort et ressuscité (2 Co 5, 15).

Le cierge pascal placé juste au-dessus du baptistère témoigne de ce que le Christ ressuscité est tant l’alpha que l’oméga. Dans la puissance de l’Esprit, le Père fait vraiment de lui l’alpha, la source dont tout découle. Mais il est également l’oméga qui appelle et comble dans son attraction universelle.

C’est pourquoi le monde est in-quiet, car il est créé dynamisé, tendu vers un pôle que beaucoup d’hommes ignorent. Cette vision dynamique est pleine d’espérance. Le Christ pascal jette une lumière profonde sur le mystère de l’homme : le Christ illumine le mystère de la vocation de tous les hommes.

 

 

2. Le baptistère est la pierre angulaire de l’Eglise

 

Eloge du baptême.

Dans ses interventions catéchétiques, Jean-Paul II insistait régulièrement sur la richesse du Baptême chrétien. Nous pouvons prendre en guise d’exemple sa très belle méditation donnée le 23 août 1997 à l’hippodrome de Longchamp. Lors de cette soirée des JMJ, des jeunes furent baptisés par le pape :

« Chers jeunes, savez-vous ce que le sacrement du Baptême fait de vous? Dieu vous reconnaît comme ses enfants et transforme votre existence en une histoire d'amour avec lui. Il vous rend conformes au Christ, pour que vous puissiez réaliser votre vocation personnelle. Il est venu faire alliance avec vous et il vous offre sa paix. Vivez désormais en enfants de lumière, qui se savent réconciliés par la Croix du Sauveur!

"Mystère et espérance du monde à venir" (S. Cyrille de Jérusalem Procatéchèse 10, 12), le baptême est le plus beau des dons de Dieu, nous invitant à devenir disciples du Seigneur. Il nous fait entrer dans l'intimité de Dieu, dans la vie trinitaire, dès aujourd'hui et jusque dans l'éternité.

Il est une grâce donnée au pécheur, qui nous purifie du péché et nous ouvre un avenir nouveau. Il est un bain qui lave et qui régénère. Il est une onction, qui nous conforme au Christ, Prêtre, Prophète et Roi. Il est une illumination, qui éclaire notre route et lui donne tout son sens. Il est un vêtement de force et de perfection. Revêtus de blanc au jour de notre baptême, comme nous le serons au dernier jour, nous sommes appelés à en garder chaque jour l'éclat et à le retrouver grâce au pardon, à la prière et à la vie chrétienne. Le Baptême est le signe que Dieu nous a rejoints sur notre route, qu'il embellit notre existence et qu'il transforme notre histoire en une histoire sainte »[3].

Le baptême célèbre notre entrée dans la vie même du Dieu un en trois personnes : le Père fait de nous ses fils, le Fils fait de nous ses frères et l’Esprit vient faire chez nous sa demeure. Nous entrons dans la famille ecclésiale comme dans la vie trinitaire.

La grâce est en même temps pardon des péchés et naissance à la vie divine, rédemption et divinisation. L’Église a toujours baptisé « pour la rémission des péchés ». Mais le baptême est aussi, et inséparablement, le sacrement de notre divinisation, c’est-à-dire de notre naissance à la vie de Dieu. C’est le thème illustré dans la conversation de Jésus avec Nicodème. Un verset du prologue de l’évangile de Jean évoque aussi notre naissance en Dieu : « Ceux-là ne sont pas nés du sang, ni d’un vouloir d’homme, ni d’un vouloir de chair, mais de Dieu ». Le baptême est aussi une « illumination », c’est-à-dire une révélation de la connaissance concrète de Dieu, une expérience vivante et salvifique de la réciprocité entre vivre et connaître.

 

L’initiation chrétienne

Baptême, confirmation et eucharistie forment, depuis la fin du iie siècle, les sacrements de l’initiation chrétienne. Les premiers apologistes ont d’abord protesté contre leurs interlocuteurs païens qui assimilaient les rites chrétiens aux religions à mystère comme le culte de Mithra.

Cependant le vocabulaire initiatique va être progressivement accepté, puis communément utilisé par Tertullien, Origène et surtout Jean Chrysostome. Pour ce dernier, la personne du Christ est centrale: l’initiant, c’est le Christ. Dans une catéchèse où il compare le baptême au paradis terrestre, il s’exprime ainsi:«(…) la piscine est bien meilleure que le paradis. Il n’y a pas ici de serpent, mais le Christ est là qui t’initie pour la nouvelle naissance par l’eau et l’Esprit»[4].

Le terme d’initiation désigne l’entrée des nouveaux chrétiens dans le mystère du Christ. Le Christ initie le catéchumène lors de la célébration pascale où ce dernier est baptisé, confirmé, eucharistié. L’initiation est pour l’homme une participation à la Pâque du Christ, une nouvelle naissance au principe d’une nouvelle connaissance. Par son initiation, l’homme accède à l’univers spirituel inauguré par le Christ en sa mort et sa résurrection.

Finalement, il est intéressant de constater que la notion d’initiation chrétienne a évolué. Si l’initiation vise toujours la communion à la personne du Christ qui fait entrer l’homme dans l’économie du salut, le concept désigne principalement l’unité et la célébration des trois sacrements fondamentaux qui introduisent à la pleine participation au mystère du salut. Tout l’enjeu est de faire comprendre que le catéchuménat est une initiation à la vie chrétienne et non une simple préparation aux sacrements considérés séparément. L’initiation concerne bien l’entrée du chrétien dans le mystère du Christ et donc sa participation à la Pâque du Christ. L’unité des sacrements de l’initiation est une unité dynamique, relationnelle qui dit qu’aucun sacrement ne peut être compris indépendamment des autres. Dieu invite chacun à entrer dans le mystère de sa vie de grâce.

 

Baptisés dans l’Esprit, dans l’Église et dans l’eau

Durant la première moitié du cinquième siècle, le pape Sixte III (432-440) fit graver sur l’architrave du baptistère du Latran une inscription latine en huit distiques, vraisemblablement composée par son archidiacre Léon, son futur successeur, qui constitue une sorte de condensé de la théologie baptismale de l’époque. Un des traits caractéristiques de ce texte dense et vigoureux est qu’il attribue la grâce de la nouvelle naissance à la fois à l’Esprit Saint, à l’Église et à la fontaine baptismale dont il désigne la source dans le côté ouvert du Christ :

 

- C’est ici que jaillit ce peuple de noble lignée, voué au Ciel

que l’Esprit engendre en ces eaux fécondées.

- C’est dans l’eau que Notre Mère l’Église, dans un accouchement virginal,

met au monde ceux qu’elle a conçus par l’œuvre de l’Esprit divin.

- Vous qui êtes nés à cette source, vivez dans l’espérance du Royaume des cieux.

il faut renaître pour avoir la vie éternelle.

- Voici la source de la vie qui lave toute la terre,

et prend sa source aux plaies du Christ.

- Ô pécheur, viens te plonger dans ce flot sacré et purificateur

dont les ondes rajeuniront tout vieil homme qui s’y plonge.

- Si, sous le poids du péché hérité ou de ton péché personnel,

tu tiens l’innocence, lave-toi dans ces eaux.

- Plus rien ne sépare ceux qui y sont renés. Ils sont devenus un,

grâce à une seule source baptismale, à un seul Esprit, à une seule foi.

- Que personne ne craigne le nombre et la gravité de ses péchés :

celui qui est rené de cette eau vive deviendra saint.

 

Ces eaux nouvelles, transformées par le Christ, expriment et effectuent une maternité nouvelle : celle de l’Église issue du Christ. L’Église des premiers siècles ne sépare pas le sein des eaux baptismales du sein de l’Église.

A cette étroite association, entre l’Esprit et l’Église, correspond un fait rituel : selon la tradition quasi unanime de l’Église ancienne, on ne peut normalement conférer le Baptême qu’avec de l’eau consacrée par l’Église, au milieu de l’assemblée liturgique, en ce moment privilégié de conscience ecclésiale qu’est la Vigile pascale.

Ainsi, Tertullien, dont le traité sur le baptême est le premier témoin, en Occident, de cette bénédiction : « Une fois prononcée l’invocation [du célébrant] l’Esprit survient du ciel, s’arrête sur les eaux qu’il sanctifie de sa présence, et, ainsi sanctifiées, celles-ci s’imprègnent du pouvoir de sanctifier à leur tour »[5].

Cette prescription se fit plus insistante dans la tradition ultérieure. Ainsi à la fin du quatrième siècle, chez saint Ambroise de Milan : « L’eau ne guérit pas si l’Esprit Saint n’est descendu et n’a consacré cette eau […] Dès que l’évêque entre, il fait aussitôt l’exorcisme sur la créature qu’est l’eau, puis il fait l’invocation et la prière pour que la fontaine soit sanctifiée et qu’il y ait la présence de la Trinité éternelle » [6].

 

Donc nous pouvons constater un double mouvement réciproque : le baptistère est la pierre angulaire de l’Église et en même temps, c’est l’Église qui enfante dans la foi des nouveaux enfants de Dieu. A Notre-Dame Arche d’Alliance, toute l’assemblée veille et prie pendant le baptême, comme en surplombant le baptistère. Par ce symbole concret, la communauté ecclésiale manifeste ce qu’elle est pour le croyant : un milieu régénérateur, un milieu vital où il fait l’expérience d’une existence nouvelle, d’une nouvelle naissance, qui est le fruit d’une fécondité donnée d’en haut et accueillie par la communauté. D’où l’importance et la beauté de voir le néophyte remonter en premier, revêtu du vêtement blanc, accueilli et acclamé par toute la communauté.

 

Il est frappant que l’Église des premiers siècles ne sépare pas le sein des eaux baptismales du sein maternel de l’Église : « C’est dans l’eau que Notre Mère l’Église, dans un accouchement virginal, met au monde ceux qu’elle a conçus par l’œuvre de l’Esprit divin » déclare l’inscription du baptistère du Latran.

Le sacramentaire mozarabe[7] parle en ces termes de la piscine baptismale : « Les enfants de la lumière surgissent ici, qu’enfante la Mère Église dans la belle naissance matutinale, par la grâce du Saint-Esprit ».

Certains Pères ne craignent pas d’associer le symbole matriciel de la cuve baptismale et le sein virginal de Marie, lui aussi fécondé par l’Esprit[8]. Le pape saint Léon le Grand revient sur ce thème à plusieurs reprises dans ses prédications au peuple de Rome :

« Pour tout homme qui naît de nouveau, l’eau du baptême est comme le sein virginal : c’est le même Esprit, qui a rempli la Vierge, et qui remplit maintenant la fontaine baptismale ; ainsi le péché qu’une sainte conception alors anéantit, l’ablution mystique l’enlève »[9].

Au niveau rituel, il est significatif d’observer que là où l’ecclésiologie devient vague et inconsistante, on se remet à baptiser dans les rivières ou dans la mer. Le rite tend alors à réintégrer le milieu cosmique dont il est issu, et à se dissocier de l’environnement ecclésial dont il reçoit sa spécificité chrétienne. C’est ce qui se produit dans un certain nombre de sectes d’origine protestante.

Beaucoup plus tard, saint Thomas précisera que Dieu veut librement que la grâce divine passe à travers le sacramentum lui-même. Il accorde ainsi une grande confiance dans la matière sacramentelle et lui donne une vertu sanctifiante instrumentale.

 

 Il précise fort utilement pour nous aujourd’hui : « Ce n’est pas dans l’eau que se réalise cette sanctification ; l’eau ne possède qu’une vertu sanctifiante instrumentale, qui n’est pas permanente, mais qui s’écoule dans l’homme, sujet de la sanctification proprement dite. Ce n’est donc pas dans l’eau que s’accomplit le sacrement, mais dans l’application de cette eau à l’homme, c’est-à-dire dans l’ablution. » [10]

 

Baptisés dans la foi de l’Église, notre mère

Le catéchisme de l’Eglise catholique enseigne que : « Le baptême est le sacrement de la foi (cf Mc 16, 16). Mais la foi a besoin de la communauté des croyants. Ce n’est que dans la foi de l’Église que chacun des fidèles peut croire. L’Église est pour chacun de nous l’archétype du oui parfait. « Ne regarde pas nos péchés Seigneur Jésus, mais la foi de ton Église ! » (Missel romain).

« L’expression ‘je crois’ désigne d’abord le ‘je’ de l’Église. Ma foi est portée par la multitude, par ceux qui ont cru avant moi et ont transmis leur foi. Je ne me suis pas donné la foi à moi-même comme je ne me suis pas donné la vie à moi-même » (CEC 166).

« Comme une mère apprend à ses enfants à parler, et par là même à comprendre et à communiquer, l’Eglise, notre Mère, nous apprend le langage de la foi pour nous introduire dans l’intelligence et la vie de la foi » (CEC 171).

 

L’Église est la grande baptisée, cette Église que le Christ a aimée du plus grand amour sur la croix: « Il s’est livré pour elle, afin de la sanctifier en la purifiant par le bain d’eau qu’une parole accompagne ; car il voulait se la présenter à lui-même toute resplendissante, sans tache ni ride ni rien de tel, mais sainte et immaculée » (Ep 5, 25-27)

Le n°7 des Notes doctrinales et pastorales qui précèdent le nouveau Rituel romain enseigne que « c’est le peuple de Dieu, c’est-à-dire l’Église, qui transmet et nourrit la foi reçue des autres. C’est à lui que revient en premier lieu le soin de préparer au Baptême et de former les chrétiens. C’est par le ministère de l’Église que les adultes reçoivent de l’Esprit Saint l’appel vers l’Évangile, et c’est dans la foi de l’Église que les enfants sont baptisés et éduqués.

Le nouveau Rituel Romain et ses adaptations locales manifestent, à cet égard, une remarquable cohérence avec la doctrine traditionnelle sur la signification ecclésiale du baptême. Signalons en particulier la prescription selon laquelle le Baptême doit être habituellement célébré « dans l’église paroissiale, qui doit avoir sa fontaine baptismale ». Le Baptême « apparaîtra ainsi avec plus d’évidence comme le sacrement de la foi de l’Église et de l’agrégation au peuple de Dieu »[11]. Les exceptions ne sont autorisées que pour des raisons contraignantes, et le Baptême dans les maisons privées n’est permis qu’en cas de danger de mort.

Le but de cette norme, précise le rituel francophone, est « d’éviter que le Baptême ne soit une cérémonie où la famille se ferme sur elle-même et s’isole de la communauté chrétienne. Elle a également pour but d’éviter que, dans les sacrements, se manifeste une discrimination entre les personnes »[12].

 

La foi qui est requise pour le baptême n’est pas une foi parfaite et mûre, mais un début qui est appelé à se développer. Au catéchumène ou à son parrain on demande : ‘Que demandez-vous à l’Église de Dieu ? et il répond : ‘La foi !’ » (CEC 1253).

Bien que réelle, la foi des catéchumènes est inchoative, elle est comme enveloppée dans celle de toute l’Église. C’est dans cette foi de toute l’Église que sont baptisés les catéchumènes : au baptême cette foi leur est infusée comme une vertu théologale, don de Dieu. Cette foi est ensuite appelée à croître : « Chez tous les baptisés, enfants ou adultes, la foi doit croître après le Baptême. C’est pour cela que l’Église célèbre chaque année, dans la nuit pascale, le renouvellement des promesses du Baptême.

La préparation au Baptême ne mène qu’au seuil de la vie nouvelle. Le Baptême est la source de la vie nouvelle dans le Christ de laquelle jaillit toute la vie chrétienne. » (CEC 1254).

 

 

Conclusion

 

L’Occident chrétien donne malheureusement l’exemple d’une société qui doit accueillir une nouvelle annonce de la foi. Cependant, ce constat sévère est contrebalancé par une espérance forte : Dieu continue d’appeler à la vie nouvelle. 3.790 adultes ont été baptisés en France durant la vigile pascale 2015 contre 2.409 en 2005, soit une augmentation de 50%, chiffre auquel il faut ajouter 1000 adolescents.

La Bonne Nouvelle indissociable de la Vie Nouvelle apportée par Jésus-Christ mort et ressuscité doit transformer jusqu’aux racines de l’humanité. Évangéliser n’est pas donner un vernis chrétien superficiel à une personne, mais lui permettre de rencontrer le Christ et de vivre de son mystère. Telle est la joie profonde que procurent les sacrements de l’initiation chrétienne. Laisser le Christ transformer durablement une existence par son mystère pascal. Tout l’enjeu de la vie chrétienne est de vivre du mystère du Christ. Les sacrements de l’initiation chrétienne permettent justement à la vie du Christ de devenir la vie même des chrétiens. Ils construisent notre histoire par la victoire du Ressuscité qui achève l’histoire en lui donnant tout son sens.

 

Je voudrais maintenant terminer par une prière dite dès le 9 novembre 1997, jour de l’anniversaire de la dédicace de la Basilique du Latran, église-mère de Rome, et que les paroissiens ont inlassablement priée :

 

Dieu, de toute Miséricorde, …

Par notre baptême, Tu nous as associés au Corps du Christ pour qu’Il fasse de nous le Temple de ton Esprit Saint.

Que ce même Esprit soit notre lumière pour que nous entendions l’Évangile dans toute sa vérité.

Qu’il soit notre force pour que nous le mettions en pratique

Qu’il soit notre consolateur lorsque notre faiblesse nous fait tomber sur le chemin.

 

Par l’intercession de Notre-Dame, Arche d’Alliance, garde-nous fidèles à l’Alliance Nouvelle et Éternelle scellée dans le Sang de ton Fils.

Fais de nous les témoins de ta sainteté et de ton amour miséricordieux.

Que nos vies révèlent ton visage de tendresse à tous ceux qui te cherchent.

Toi qui veux que tous les hommes soient sauvés, donne-nous d’y travailler sous la conduite de Notre-Dame, par le Christ, notre Seigneur, Amen.

 

[1]     Louis Bouyer, Le Mystère Pascal, p. 240.

[2]     Louis Bouyer, Le Mystère Pascal, p. 167.

[3]     Jean-Paul II, Méditation lors de la veillée baptismale des JMJ à Longchamp, n°6.

[4]       . Jean Chrysostome, Huit catéchèses baptismales inédites, Catéchèse III, Varia gr. sacra, p. 175 ; éd. A. Wenger,SC 50, Paris, Cerf, 1957, p. 93.

[5]     Tertullien, Traité du baptême, IV, 4; SC 35, 70.

[6]     Ambroise de Milan, De Sacramentis I, 15 (SC 25, 69) et I, 18 (SC 25, 71).

[7]     On désigne de ce nom l’ensemble des rites liturgiques en usage dans la péninsule ibérique depuis les origines jusqu’au onzième siècle.

[8]     Quelques références chez H. de Lubac, Méditation sur l’Eglise, coll. Théologie, Paris, Aubier, 1953 19852, p. 281-282.

[9]     Saint Léon le Grand, Quatrième sermon pour Noël, 3, SC 22 B, 115. Dans ce passage, saint Léon fait référence au baptême pour éclairer le mystère de la conception virginale.

[10]   Thomas d’Aquin, Summa IIIa Pars, q. 66, art 1, réponse.

[11]   Rituel du Baptême des petits enfants, n°10, p. 26.

[12]   Rituel du Baptême des petits enfants, n°12, p. 26 ; Cf. Notes sur le Baptême en général, n°11, p. 12.