Conférence "Les chrétiens d'Orient"

Père Vincent Guibert

 

« Qui es-tu Seigneur ? » « Je suis Jésus, Celui que tu persécutes ». Ce dialogue sur le chemin de Damas entre le futur saint Paul et Jésus, assis à la droite du Père dit bien la profondeur du drame des chrétiens d’Orient : drame pour ces chrétiens, drame pour le Christ touché en sa propre chair, drame pour nous qui sommes membres de ce même Corps. Hier comme aujourd’hui des chrétiens sont martyrisés au nom de leur foi. Jésus ne répond pas : « Je suis Jésus, pourquoi persécutes-tu les chrétiens ? ». Il révèle à Saul qu’il est présent dans chaque baptisé, devenu réellement membre de son Corps.

Les chrétiens sont répartis en Orient et en Occident, et sur les 5 continents. Toutes les cultures humaines sont appelées à trouver leur place dans l’unité riche, multiforme et dynamique de l’Église. L’Église parle toutes les langues, elle n’est essentiellement ni latine, ni grecque, ni slave, ni africaine, ni asiatique : elle est catholique. Lorsque les différentes cultures, déjà potentiellement universelles, s’ouvrent à la grâce de l’Évangile, elles parviennent à un tel accomplissement qu’elles sont rendues capables d’exprimer l’unique foi chrétienne. « La multiplicité des coutumes qu’elle consacre ‘confirme l’unanimité de sa foi’ »[1]. Un type spécifique de spiritualité chrétienne doit se dégager du génie particulier au peuple de chaque contrée[2].

Comme l’explique un auteur anonyme du 2ème siècle à son interlocuteur, Diognète : « Répandus, selon qu'il a plu à la Providence, dans des villes grecques ou barbares, [les chrétiens] se conforment, pour le vêtement, pour la nourriture, pour la manière de vivre, aux usages qu'ils trouvent établis […] Pour eux, toute région étrangère est une patrie, et toute patrie ici-bas est une région étrangère. Comme les autres, ils se marient, comme les autres, ils ont des enfants, seulement ils ne les abandonnent pas. Ils ont tous une même table, mais pas le même lit. Ils vivent dans la chair et non selon la chair. Ils habitent la terre et leur conversation est dans le ciel. Soumis aux lois établies, ils sont par leurs vies, supérieurs à ces lois. Ils aiment tous les hommes et tous les hommes les persécutent. Sans les connaître, on les condamne. Mis à mort, ils naissent à la vie. […] Irréprochables, ils sont punis comme criminels […] Les chrétiens sont dans le monde ce que l'âme est dans le corps : l'âme est répandue dans toutes les parties du corps ; les chrétiens sont dans toutes les parties de la Terre ;

l'âme habite le corps sans être du corps, les chrétiens sont dans le monde sans être du monde. […] Ainsi les chrétiens n'ont que de l'amour pour ceux qui ne leur montrent que de la haine. […] L'âme se fortifie par les jeûnes, les chrétiens se multiplient par les persécutions : le poste que Dieu leur a confié est si glorieux, qu'ils regardent comme un crime de l'abandonner ».

 

1. Quelle est l’origine des chrétiens d’Orient ?

Les Églises orientales ont l’âge du christianisme. C’est en effet en Orient que l’Église est née, et c’est depuis l’Orient qu’elle s’est étendue à tout l’Empire. Trois étapes peuvent être distinguées :

- Le temps des apôtres et de leurs successeurs immédiats. Née à Jérusalem de la prédication des apôtres, l’Église s’étendit rapidement aux diverses populations de l’Empire : la Syrie, l’Arabie, l’Asie mineure, la Grèce et Rome. Des persécutions s’ensuivirent, mais l’Église s’organisa en patriarcats.

- Le temps des disputes théologiques et des conciles. Lorsque la réflexion théologique conduit à une thèse contestée, un concile (assemblée d’évêques) est convoqué pour fixer la norme de foi. Une majorité se rallie alors à la décision, mais il arrive qu’une minorité la conteste et fasse sécession. C’est l’origine des Églises qui ne sont pas en communion avec les autres Églises et avec Rome. La dernière grande scission date de 1054. Elle fut baptisée schisme d’Orient. À cette occasion les Latins prirent le nom de catholiques et les Grecs celui d’orthodoxes.

- Rome et l’union des Églises. Rome et les Églises séparées partagèrent toujours la volonté de refaire l’unité. Tantôt des Églises, par nécessité religieuse et parfois pour des raisons politiques, revinrent à l’unité ; tantôt l’action de religieux amenèrent également des pans d’Églises séparées à revenir à l’unité avec Rome.
Telle est l’origine de la plupart des Églises orientales catholiques.

Ainsi, le christianisme est né et s'est d'abord développé dans la partie orientale de l'Empire romain. À Antioche, alors capitale de la province romaine de Syrie, les disciples du Christ reçoivent pour la première fois le nom de « chrétiens ». L’Église copte (donc égyptienne) est fondée par saint Marc l'évangéliste à Alexandrie où il meurt martyr en 68. Dès le IIe siècle, l'école théologique d'Alexandrie rayonne sur le monde chrétien. Au IVe siècle, les monastères fleurissent au désert (avec les saints Antoine, Pâcome, Macaire...). La tradition chrétienne en fait même une des provinces les plus christianisées à l’avènement de l'empereur Constantin.

L'Éthiopie est le premier pays africain évangélisé.

Entre 43 et 49 après Jésus-Christ, Saint Thomas traversa les territoires du Proche-Orient en passant par Parthes, Mèdes, puis des régions qui correspondent aujourd’hui à l’Iran, l’Irak, l’Afghanistan et le Béloutchistan ; puis ceux de la côte sud-ouest et de la côte est de ces régions entre 53 et 60. L’Apôtre est ainsi nommé, selon une très vieille tradition, « guide et maître de l’Église de l’Inde qu’il fonda et gouverna ». Il a donné naissance à deux Églises : l’Église d’Orient (ou Église assyrienne) en Irak (dont est issue l’Église chaldéenne) et l’Église syro-malabare en Inde.

La première trace de chrétiens à Édesse (région de l’Anatolie du sud-est, Turquie actuelle) date de l’an 200 et devient vite le cœur de la chrétienté de langue araméenne. Il semble aussi que l'évangélisation de la Mésopotamie soit partie de cette ville. En Iran, le christianisme se développe au milieu du IIIe siècle, en raison de la déportation en Perse de prisonniers chrétiens d'origine grecque ou araméenne. À partir de la fin du IIIe siècle, le christianisme se propage le long du golfe arabo-persique. Quand Constantin se convertit, au début du IVe siècle, les chrétiens d'Orient forment une communauté nombreuse et organisée. Quand en 391-392, le christianisme devient la religion officielle de l'Empire, l'empereur est considéré comme le protecteur de tous les chrétiens.

Du coup, les chrétiens vivant dans l'Empire perse sont considérés comme des traîtres potentiels. La répression et les persécutions sont donc très importantes. Ceci explique pourquoi se développe dans cette région, une Église autocéphale appelée parfois Église nestorienne. Le Credo est le même que celui de Nicée en 325 qui affirme que le Christ est « de même nature que le Père ».

Les Églises orientales sont donc nées au gré des bouleversements géopolitiques et des querelles conciliaires qui ont émaillé l’histoire.

À Antioche, des penseurs chrétiens, avec à leur tête Théodore de Mopsueste défendent l'idée qu'il existe deux natures parfaitement distinctes dans le Christ. Ces thèses sont reprises par le patriarche de Constantinople Nestorius. Le Christ est constitué de deux natures séparées, une nature humaine et une nature divine. Pour Nestorius, Marie est uniquement la mère du Christ homme (christotokos) et non pas celle de Dieu (theotokos). À Alexandrie en revanche, est défendue l'idée de l'union parfaite de l'homme et de Dieu dans la personne du Christ.

Le concile d’Ephèse, dominé par la forte personnalité du patriarche Cyrille d’Alexandrie, aboutit en 431 à la condamnation des thèses de Nestorius. Le concile d’Éphèse affirme que « la Sainte Vierge est Mère de Dieu », ce que refuse l’Église assyrienne. L'École théologique d’Antioche perd rapidement de son importance, et les partisans de Nestorius se réfugient en dehors de l'Empire romain d'Occident. La séparation religieuse va se calquer sur la séparation politique entre les deux parties de l'ancien Empire.

Quelques années plus tard, Eutychès (v. 378-454), moine à Constantinople, développe à l’inverse une doctrine affirmant que la nature divine du Christ a absorbé sa nature humaine. Il est condamné par le concile de Chalcédoine (451) dont les conclusions sont rejetées par les Églises d’Égypte et de Syrie – qui forment les Églises copte-orthodoxe et syrienne-orthodoxe – ainsi que par l’Église arménienne[3]. Toutes ces Églises, séparées aux conciles d’Éphèse et de Chalcédoine, sont dites « pré-chalcédoniennes ». Au XIe siècle, les coptes seront persécutés par les Arabes et au XIIe siècle rejetés par les Croisés comme hérétiques.

Les chrétiens des trois Patriarcats (Antioche, Alexandrie et Jérusalem) qui ont accepté le concile de Chalcédoine (451) sont appelés “melkites” en raison de leur fidélité à l’Empereur de Constantinople, “gardien de l’orthodoxie”. Ils célèbrent leur liturgie en rite byzantin.

Dans la tradition orientale — celle des Églises orthodoxe et catholique de rite byzantin — la Divine Liturgie est considérée comme transcendant le temps et le monde. Dans la Tradition Orientale, la Divine Liturgie, la prière des heures et d’autres prières commencent toujours par la prière à l’Esprit Saint. Par exemple : « Roi céleste, Consolateur, Esprit de vérité, partout présent et remplissant l’univers, trésor de grâce et donateur de vie, viens et demeure en nous, purifie-nous de tout péché, et sauve nos âmes, ô Dieu de bonté. »

En découvrant la spiritualité orientale, nous sommes invités à « respirer avec les deux poumons » dont nous parlait le pape Jean-Paul II, notamment en 1995 dans son encyclique sur l’unité des chrétiens. Divine Liturgie veut dire que le principal acteur dans la liturgie est Dieu, Lui-même. C'est Lui qui fait tout pour nous à travers son Fils et son Esprit Saint. Dans les Églises orientales il y a une iconostase. Ces icônes présentent des visages humains illuminés par le divin. A travers eux nous devinons une vie du ciel, une vie avec Dieu. Il y a aussi une porte au centre de l'iconostase. Cette porte par laquelle seul le prêtre passe s’appelle, dans la Tradition Orientale, la « porte royale » et représente le lieu de communication entre le ciel et la terre. La communication entre les deux existe parce qu'il y a une porte, un passage, mais d'autre part cela veut dire, qu'on ne peut pas avoir la mainmise sur l'Autre ni exercer sa domination sur Lui. L'Autre, c'est-à-dire Dieu est près de nous, on peut communiquer avec Lui, mais en même temps Il est à distance de nous, Il nous échappe, Il nous dépasse. Il faut souligner aussi l'importance de l'Esprit Saint dans la liturgie orientale. C'est dans l'épiclèse que se termine la consécration. C'est l'Esprit Saint qui rend effectives les paroles du Christ: « ceci est Mon Corps, ceci est Mon Sang ». Comme on peut le constater, toute la liturgie est débordante du Mystère de Dieu, de la Sainte Trinité et de son action. Elle nous déborde de tous les côtés, nous dépasse et nous sommes invités à nous laisser prendre par elle.

La séparation de l’Orthodoxie

Les conciles de Nicée (325) et de Constantinople (381), qui ont fixé le Credo, avaient défini la foi dans « l’Esprit Saint (qui) procède du Père ». En 589, le concile local de Tolède compléta cette définition et enseigna que « l’Esprit procède du Père et du Fils ». Cet ajout de « et du Fils » (en latin : Filioque) se généralisera dans l’Église latine au IXe  siècle. En 867, le patriarche Photios de Constantinople dénonce l’adjonction du « Filioque » comme « blasphème ».

La rupture sera définitive au XIe  siècle, lorsqu’en 1054, le cardinal Humbert de Silva Candida, légat de Léon IX, part à Constantinople et y excommunie le patriarche Michel Ier  Cérulaire (alors que le pape était mort dans l’intervalle).

Le sac de Constantinople par les Croisés en 1204 ruinera pour longtemps toute chance de réconciliation.

Pourquoi des Églises orientales sont-elles  unies à Rome ? 

À partir du XVe siècle, des tentatives ont lieu pour réunir Églises d’Orient et d’Occident, comme en 1439, le concile de Florence.

Dans les siècles suivants, sous l’influence des missionnaires latins au Proche-Orient et dans les pays slaves, des parts plus ou moins importantes des Églises orientales vont s’unir à Rome, sur la base de ce qui avait été décidé à Florence.

En 1724, des évêques orthodoxes du Proche-Orient forment ainsi l’Église grecque-catholique (dite melkite). L’Église arménienne-catholique naît en 1740, et l’Église syrienne-catholique en 1783.

Le mouvement continuera au XIXe  siècle avec l’établissement d’un Patriarcat copte-catholique en 1824 et l’union d’une partie de l’Église assyrienne en 1830, devenue l’Église chaldéenne (présente principalement en Irak). De son côté, l’Église maronite (présente en majorité au Liban) a toujours proclamé ne s’être jamais séparée de Rome.

Type

Nom

Commentaire

Églises non-éphésiennes

Église assyrienne

 

née au premier siècle, remonte à l’apôtre Thomas. S'est scindée en 1553, date à laquelle une branche chaldéenne (voir ci-dessous) s'unit à Rome. Ces deux Églises ont chacune leur patriarche.

Église chaldéenne

Se sépare en 1553 de l'Église précédente et s'unit à Rome. Autre rapatriement en 1830.

Églises non-chalcédoniennes

Église syriaque d'Antioche

Organisée en patriarcats, elle célèbre le rite araméen. Une partie est rattachée à Rome.

Église copte

A été fondée par l’évangéliste Marc, issue de l'église d'Alexandrie. Sous la juridiction d'un patriarche, les Coptes célèbrent leur rite en langues copte et arabe.

Église apostolique arménienne

Fondée au IVe siècle par Grégoire l’Illuminateur.

Églises chalcédoniennes

Église orthodoxes et grecque-catholique (ou melkite)

Fidèles à la doctrine de l'unique personne du Christ en deux natures, elles sont de rite byzantin. Les Grecs orthodoxes dépendent du Patriarcat de Constantinople. Les Melkites — unis à Rome — dépendent de celui d'Antioche, de Jérusalem, ou d'Alexandrie.

Église maronite

Implantée au Liban, rattachée à Rome, mais organisée en Patriarcat autonome. Le culte célèbre le rite en syriaque ou en arabe.

Église latine

Patriarcat latin de Jérusalem

Patriarcat héritier des Croisés, qui réunit des fidèles dans le Proche-Orient. Le rite est célébré en arabe et parfois en latin.

 

Estimations des populations chrétiennes au début du XXIe siècle, à titre indicatif, les chiffres variant parfois beaucoup selon les publication :

·     Égypte : généralement estimé de 7 à 10% d'une population de 84 millions d’habitants. Mais la fourchette des pourcentages proposés peut osciller de 5 à 20%.

·     Liban : de 35 à 40% sur une population de 3,8 millions d’habitants (répartis en 20 à 25% de maronites, 7% de grecs-orthodoxes, 5% de grecs-catholiques, 4% d’Arméniens, orthodoxes et catholiques). Mais la diaspora libanaise compte environ 6 millions de personnes, principalement des chrétiens.

·     Syrie : de 4 à 9% sur une population de 20 millions d’habitants (répartis entre grecs-orthodoxes, syriaques, melkites, Arméniens et latins).

·     Palestine : environ 8% en Cisjordanie et 0,7% à Gaza sur une population totale de 3 millions de Palestiniens.

·     Israël : de 2 à 4% sur une population de 6,5 millions mais en comptant l'importante immigration catholique et orthodoxe venue de l’ex-URSS depuis 1990.

·     Jordanie : environ 6% sur une population de 6,5 millions.

·     Irak : entre quatre cent mille et un million de personnes sur une population totale de 31 millions d'habitants. Un nombre important de chrétiens se sont exilés depuis la guerre du Golfe de 2003 l'instabilité qui s'en est suivie dans le pays et le mouvement semble se poursuivre.

·     Iran : de 180 000 à 300 000 personnes sur 77 millions d’habitants, essentiellement des Arméniens, majoritairement orthodoxes. La moitié des chrétiens du pays se sont exilés lors de la révolution iranienne de 1979, la plupart s’étant réfugiés en Californie.

·     Turquie : quelques dizaine de milliers de personnes, de 80 000 à 200 000 sur une population de 75 millions d'habitants.

·      L'Arménie, avec ses trois millions d'habitants, est quant à elle un pays considéré comme entièrement christianisé.

·     On dénombre également environ 6 millions de chrétiens syriaques en Inde dans l'État du Kerala, et 4 millions qui forment une diaspora importante.

·     L'Arabie saoudite ayant décrété l’ensemble de son territoire « terre sacrée » de l’islam, il est interdit d’y construire des synagogues, des églises ou des temples et les travailleurs immigrés chrétiens n’ont pas le droit — même en privé — de célébrer leur culte sous peine d’arrestation et d’expulsion, à la différence du Koweït, de Bahreïn et des Émirats arabes unis qui ont autorisé la construction de quelques lieux de cultes.

·     La minorité chrétienne du Yémen est en voie d’extinction.

 

2. La situation des chrétiens d’Orient aujourd’hui

Quelques dates :

  2010. Synode des évêques pour le Moyen-Orient. Le 31 octobre, attentat meurtrier dans la cathédrale Notre-Dame-du-Bon-Secours de Bagdad.

 2011. Début de la guerre civile en Syrie.

 Septembre 2012. Voyage de Benoît XVI au Liban et remise de l’exhortation apostolique post-synodale pour le Moyen-Orient.

 2014. Prise de Mossoul (Irak) et de la plaine de Ninive par les djihadistes de Daech.

 

En Égypte, la situation est bien paradoxale. Si le nombre des chrétiens n'a cessé d'augmenter (estimé aujourd'hui entre 7 et 10 millions), la situation des chrétiens n'est pas des plus simples. la montée d'une pensée fondamentaliste organisée comme celle des Frères musulmans ou intégriste à multiple facettes tels les salafistes crée une ambiance complexe. Présents dans le pays, les chrétiens sont sommés d'adopter un profil bas de peur des représailles en tout genre. L'État lui-même, sous pression, se conduit à leur égard d'une manière discriminante. Sans laisser la persécution se propager, sa protection les maintient dans une situation de dhimmi politique. Dhimmi  que l'on peut traduire par « hôte protégé » ou « pactisant » désigne finalement le statut cruel des minorités non-musulmanes en « terre d’islam ». Par voie de conséquence, la diaspora a considérablement augmenté ces dernières décennies par peur ou par refus d'une situation insupportable, tant sur le plan politique d'une forme de citoyenneté de seconde zone que sur le plan économique ou religieux.

La réalité des chrétiens en Syrie est relativement similaire à l'Égypte d'avant la révolte. Protégés, et donc soumis au pouvoir politique, ils se sont trouvés à l'abri des persécutions, mais fortement exposés au moment de la révolte 2011. Sur une population de 20 millions, les chrétiens occupaient jusqu'à 5 à 10 % répartis entre villages à majorité chrétienne et présence dans les grandes villes, comme Damas ou Alep. La peur de l'inconnu et la salafisation de l'opposition les ont conduits à s'en méfier, au risque d'apparaître comme des alliés du pouvoir et d'être identifiés à un régime politique autoritaire et sanguinaire. À la différence des Coptes qui se sont engagés contre Moubarak, puis contre Morsi et les Frères musulmans, les chrétiens de Syrie cherchent à survivre et à se protéger contre les aléas d'un lendemain peu rassurant. Leur départ pour le Liban, certains pour l'Europe ou les États-Unis, a sans aucun doute réduit considérablement leur nombre.

Au Liban, si la proportion des chrétiens a baissé, passant de plus de 60 % à environ 37 à 40 % de la population, leur nombre a bel et bien augmenté, malgré les vagues successives de migration. La particularité du contexte libanais et une forme de partage du pouvoir assurent une certaine stabilité et liberté politique, intellectuelle et religieuse.

Impliqués dans les réseaux éducatifs, hospitaliers et implantés dans certaines régions où ils se trouvent majoritaires, leurs poids sur l'échiquier politique est actuellement assuré par un régime qui garantit la représentativité confessionnelle au sein du pouvoir. Au Liban, on passe tour à tour d'une juxtaposition à une méfiance et d'une interaction à un réel dialogue. À l'image des communautés, églises et mosquées se côtoient dans une forme de proximité bienveillante et de rivalité mimétique.

En Irak comme en Terre sainte, deux pays en proie à la guerre et à des tensions à dimension ouvertement religieuse, la situation des chrétiens est dramatique. En Irak, Assyriens et Chaldéens ont vu leur nombre chuter considérablement au début et à la fin du XXe siècle (les assyriens se sont alliés aux Britanniques et aux Russes dans l'espoir d'un territoire indépendant et ont subi plusieurs massacres, les chaldéens ont emprunté massivement le chemin de l'exil par peur du climat chaotique survenu après la chute de Saddam Hussein, réduisant à environ 1 % les chrétiens d'Irak). À en croire les chiffres avancés, le nombre des chrétiens en Terre Sainte oscillerait entre 1,5 et 3 % de la population. Mais comme en Irak ou aujourd'hui en Syrie, les chrétiens préfèrent quitter un pays en tension où la montée du fondamentalisme religieux n'annonce pas un avenir radieux.

Dans tout le Proche-Orient, particulièrement en Syrie et en Irak, les chrétiens sont une des cibles privilégiées des mouvements djihadistes qui ont émergé à la faveur de la chute des régimes. À Maaloula ou à Mossoul, ils sont persécutés, expulsés de chez eux, forcés d’abjurer leur foi ou encore soumis à des impôts spécifiques. Des milliers de familles se sont réfugiées dans la région autonome du Kurdistan.

La destruction des croix des églises de la plaine de Ninive en Irak est présentée comme une purification contre le polythéisme. Les chrétiens sont sommés de se soumettre et de payer la dîme, la taxe musulmane. Ceux qui ont accepté ces conditions sont exhibés comme des trophées. Les autres sont menacés de mort.

Le 4 mai 2015, le cardinal Sandri, préfet de la Congrégation pour les Eglises orientales, et envoyé du pape en Irak a écrit :« Nous nous agenouillons devant votre expérience et votre douleur, face à vos silences et à votre abnégation, face à vos proches enlevés et à vos morts », « Devant vous et avec vous, nous disons au Seigneur : miséricorde, pardon, pitié »  « On perçoit la trahison même dans le silence qui a duré trop longtemps de la communauté internationale, ou l’abandon par les forces nationales et régionales qui avaient offert au début des garanties de protection », écrit le cardinal argentin.

Ce dernier a encore déploré mercredi 29 avril dernier le « démantèlement pur et simple » de la « dimension de cohabitation » entre chrétiens, musulmans et juifs qui a prévalu jusque-là en Orient. Face au « martyre qui touche les chrétiens de toutes confessions » dans la région. Il a salué l’engagement inlassable du pape François qui est à ses yeux « une voix qui crie dans le désert pour diffuser celle des chrétiens du Moyen-Orient et pour dire aux Hérode modernes qui les assaillent  : ‘Tu n’as pas le droit’». Le jour de Noël, le pape François avait en effet fustigé les « Hérode actuels », en référence aux enfants victimes de guerres et de persécutions.

Le 23 décembre 2014 le Pape François a écrit une lettre aux chrétiens du Moyen Orient. Il leur a notamment dit : "Puissiez-vous toujours rendre témoignage à Jésus à travers les difficultés! Votre présence même est précieuse pour le Moyen-Orient. Vous êtes un petit troupeau, mais avec une grande responsabilité en cette terre, où est né et où s’est répandu le christianisme. Vous êtes comme le levain dans la pâte. La richesse la plus grande pour la région, ce sont les chrétiens, c’est vous. Merci de votre persévérance! […] La situation dramatique que vivent nos frères chrétiens en Irak, mais aussi les yazidis et les membres d’autres communautés religieuses et ethniques, exige une prise de position claire et courageuse de la part de tous les responsables religieux, pour condamner de façon unanime et sans aucune ambiguïté ces crimes et dénoncer la pratique d’invoquer la religion pour les justifier".

De son côté, Mgr Sako, patriarche des Chaldéens de Bagdad interpelle les forces occidentales qui ont contribué à créer le chaos en Irak en 2003. Son petit ouvrage « Ne nous oubliez pas ! » dévoile les histoires de martyrs et d’assassinats, les actes de destruction et les gestes de charité, sur fond d’une histoire qui est en train de transformer le visage du Moyen-Orient et qui concerne également l’Occident, sans exceptions, dans des modalités inattendues. Il ne mâche pas ses mots : « Les Américains qui ont envahi l’Irak, qui ont changé le régime et qui ont dit qu’ils allaient protéger les droits de l’homme et apporter la démocratie et la liberté, où sont-ils ? Où est la liberté ? Où est la démocratie ? Il faut maintenant réaliser ce grand projet et permettre à tous les citoyens de ce pays de vivre dignement ».

Les Occidentaux, ajoute-t-il, doivent comprendre que le fanatisme de l’État islamique constitue un grave danger pour eux aussi.

Les chrétiens irakiens se sentent trahis par le gouvernement irakien, ils ont été chassés sans résistance de l’armée. C’est pourquoi ils exigent une force internationale jusqu’à ce que le gouvernement irakien soit en mesure d’assurer leur protection.

Les chrétiens irakiens déplacés sont épuisés : ils vivent dans des bâtiments inachevés, manquent d’hygiène, de confort, d’intimité… Cela fait bientôt un an qu’ils survivent sans voir clairement quel sort les attend, ils attendent leur libération. Les maladies physiques et mentales se répandent.

L’Irak avance vers une division, de fait, il est déjà divisé en trois grandes zones, géographiquement mais aussi psychologiquement : la région chiite, la sunnite et la kurde. Même si maintenant cela semble un horizon impossible, Mgr Sako souhaite qu’à long terme l’Irak puisse devenir une fédération d’États, une forme qui pourrait sauvegarder l’unité du pays, garantir l’autonomie revendiquée par chaque partie et marquer un nouveau développement économique. Les chrétiens pourraient vivre là où ils sont restés et faire en sorte d’être représentés de manière adéquate auprès des organes du gouvernement. La solution, le patriarche en est convaincu, n’est pas de fuir, mais de résister et de participer, désireux d’être reconnus comme citoyens tout comme les musulmans et avec les mêmes droits. Mais le temps presse, c’est le moment de vivre à nouveau pleinement : « J’ai cette grande espérance qu’à la fin, la résurrection viendra. Nous sommes dans un tunnel […] mais au bout il y a la lumière, il y a le jour [… ] Le mal n’a pas d’avenir. […] Alors que le bien est lent, laborieux, mais il dure. Il est stable. Il est vainqueur ».

Les démographes estiment que vers 2020, les chrétiens d'Orient ne représenteraient plus que 5 ou 6 millions de personnes au milieu d’une population musulmane en nette augmentation.

 

3. Ce que nous pouvons faire

Un Moyen-Orient sans ou avec peu de chrétiens n'est plus le Moyen-Orient, puisque les chrétiens participent avec les autres croyants à l’identité si particulière de la région. La présence chrétienne est en effet importante non seulement pour la vie de l’Église mais aussi pour le développement de la société : ils accomplissent un rôle de premier plan au service du bien commun à travers l’éducation, le soin des malades, l’assistance sociale; ils sont artisans de paix, de réconciliation et de développement. Ils sont appelés à offrir une contribution irremplaçable à leurs sociétés.

Pour le cardinal Landri, voir ces catholiques, chrétiens, syro-catholiques réfugiés qui vivent avec leur famille, avec dignité, dans la pauvreté et l'austérité, est vraiment un exemple pour nous tous. Leur vie même est une parole, une demande d'aide, de solidarité de la part de tout le monde et en particulier de la part du monde catholique...

Voici les conditions pour stopper l'exode chrétien : en premier lieu, il faut l'action de la communauté internationale pour faire face à l’urgence humanitaire en alimentation, eau, logement, éducation, travail et soins médicaux et garantir des conditions minimales de sécurité pour les minorités.

A long terme, il faut garantir le respect des droits humains, en particulier la liberté religieuse et de conscience, qui inclut la liberté de changer de religion et le droit à vivre dans la dignité et la sécurité dans son pays. Les chrétiens ne doivent pas être seulement tolérés mais considérés comme des citoyens à part entière.

En outre, la communauté internationale a la responsabilité d'agir pour prévenir de nouveaux crimes, de promouvoir la paix, le dialogue, et d'arrêter le trafic d'armes car le choix de la guerre multiplie la souffrance de la population.

Mgr Pascal Gollnisch, Directeur de l’Oeuvre d’Orient, expliqua le 20 avril dernier qu’il faut parler des cruautés de Daech, sinon le grand public ne réalise pas les horreurs que ses hommes commettent. Que l’on ne montre pas à la télévision les vidéos sordides de décapitation, cela se comprend, mais il ne faut surtout pas taire à quel point cette organisation est cruelle. Sinon on fait son jeu. Tout retard pris le renforce. Daech est en train d’étendre son champ d’action : après l’Irak, la Syrie, la Libye, il s’en prend maintenant à l’Ethiopie où les chrétiens – orthodoxes ou catholiques – sont majoritaires. C’est dans sa logique de s’en prendre à tous les chrétiens d’Orient. Les Éthiopiens, même s’ils sont en Afrique, en font partie.

Il ne peut pas ne pas s’interroger sur l’apparente inaction de nos gouvernements…

·     Pourquoi le porte-avions Charles de Gaulle quitte-t-il le golfe Persique alors que les bombardements contre Daech en Irak sont loin d’être terminés ?

·     Pourquoi laisse-t-on cette organisation continuer de vendre du pétrole via la Turquie, alors qu’en août dernier des sanctions avaient été décidées par le Conseil de sécurité de l’ONU à l’encontre de tous ceux qui l’aideraient à écouler clandestinement du pétrole ?

Enfin, selon lui, la question de l’envoi de troupes sur le terrain continue de se poser, en sachant qu’il n’y a pas que les armées américaine et française qui doivent être concernées. Il faut agir vite et fort pour stopper les atrocités quotidiennes de Daech.

L’objectif principal aujourd’hui doit être la libération des villes et des villages de la plaine de Ninive, en Irak, et de venir à bout de l’idéologie de Daech qui fait du mal à tous, chrétiens comme musulmans.

Les chrétiens d’Orient ont besoin de nos prières. Dans son message de Pâques, le 5 avril 2015, le pape a appelé à poursuivre « un chemin spirituel de prière intense, de participation concrète et d’aide tangible dans la défense et la protection de nos frères et sœurs, persécutés, exilés, décapités, tués par le simple fait d’être chrétien », estimant ces « martyrs d’aujourd’hui (…) plus nombreux que dans les premiers siècles ». Le vendredi saint lors du traditionnel chemin de croix, le pape François avait déjà prié pour les « frères décapités et crucifiés pour leur foi en (Jésus) sous nos yeux et notre silence complice ».

Rôle de l’Église

Toute l’Église peut s'engager en faveur des chrétiens de la région, en les soutenant par la prière et par toutes sortes d'initiatives. Toute l’Église a la responsabilité de soutenir par tout moyen possible nos frères chrétiens qui confessent leur foi au Moyen-Orient et de les encourager à continuer à être une présence significative pour le bien de toute la société.

Le pape François souhaite[4] que la prière fasse grandir la conscience que la liberté religieuse est un droit humain inaliénable et renforce la sensibilisation sur le drame des chrétiens persécutés à notre époque. Il appelle à mettre fin au crime inacceptable de la persécution des chrétiens.

En guise de conclusion, voici quelques nouvelles hétéroclites de la semaine dernière :

- Sauvés de justesse l'été dernier pour échapper aux destructions du groupe Etat islamique, quelques manuscrits irakiens sont exposés aux Archives nationales à Paris jusqu'au 24 août. Cette exposition retrace l'histoire des missions et de l'implantation des frères dominicains dans la plaine de Mésopotamie (Irak), considérée «comme l'un des plus vieux foyers du monde chrétien», explique le conservateur Jacques Charles-Gaffiot. L'inauguration de l'exposition fait cependant grincer des dents les membres de la CGT-Archives. Dans un communiqué, le syndicat a tenu à exprimer son «plus vif mécontentement devant la remise en cause [...] des principes élémentaires fondant la laïcité». Sans commentaire... il faut que notre société française arrête d’être aveuglée !

- Vendredi dernier 22 mai, l’Œuvre d’Orient a publié un communiqué alarmiste : elle « constate avec colère le déploiement du DAECH dans différentes zones de l’Irak et de la Syrie : frontière irako-syrienne, ville de Ramadi en Irak et de Palmyre en Syrie.  La prise de cette dernière cité est une catastrophe culturelle d’ampleur mondiale mais aussi une catastrophe stratégique et morale. Dans les zones de la plaine de Ninive où se trouvaient les chrétiens, le DAECH n’a pas reculé d’un seul centimètre. Il est plus que jamais urgent de prendre les moyens de les neutraliser. [Nous espérons] que la Réunion Internationale qui doit avoir lieu le 2 juin prochain à Paris permettra la mise en œuvre des moyens nécessaires afin de mener des actions efficaces. L’Œuvre d’Orient souhaite que l’action de la France en Syrie soit réévaluée. »

- Jeudi dernier, 21 mai, nous avons appris la disparition du Père Jacques Mourad, prêtre de l’Église syriaque catholique du diocèse de Homs et supérieur du Monastère Mar Elian. Il a été enlevé alors qu’il travaillait à l’organisation de l’accueil prévisible d’un afflux de réfugiés de Palmyre. Il avait succédé au Père Paolo Dall’Oglio – dont on est sans nouvelles depuis près de deux ans. Alors que le Père Ziad, un ami jésuite de Homs lui proposait de quitter un moment Qaryatyan avec le rapprochement du DAECH il a répondu « comme prêtre et pasteur je ne quitterai jamais le lieu tant qu’il y a des gens, sauf si on me chasse ».

Le P. Mourad avait avoué ses inquiétudes à des amis, la veille: « Nous vivons en ce moment un temps difficile, beaucoup de tension car les extrémistes de "Daech" approchent de notre ville de Qaryatayn après leur prise de Palmyre où ils ont tué beaucoup de gens en coupant les têtes… C'est terrible ce que nous vivons… Aujourd'hui nous sommes là, demain on ne sait pas… La vie devient compliquée… Priez pour nous S.V.P. » Le monastère abritait des centaines de réfugiés, dont plus de cent enfants de moins de dix ans. Le P. Jacques et la communauté avaient réussi à pourvoir à leurs besoins notamment grâce à des dons de musulmans de la région.

En tout, six ecclésiastiques ont été enlevés parmi les 20 000 personnes enlevées depuis le début du conflit.

En cette semaine après la Pentecôte, demandons au Seigneur d’envoyer son Esprit Saint Consolateur et Défenseur de tous ces chrétiens d’Orient qui souffrent et que l’Esprit nous ouvre à la responsabilité qui est la nôtre :

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (15, 26 – 16, 4): « En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples :« Quand viendra le Défenseur, que je vous enverrai d’auprès du Père, lui, l’Esprit de vérité qui procède du Père, il rendra témoignage en ma faveur. Et vous aussi, vous allez rendre témoignage, car vous êtes avec moi depuis le commencement. Je vous parle ainsi, pour que vous ne soyez pas scandalisés. On vous exclura des assemblées. Bien plus, l’heure vient où tous ceux qui vous tueront s’imagineront qu’ils rendent un culte à Dieu. Ils feront cela, parce qu’ils n’ont connu ni le Père ni moi. Eh bien, voici pourquoi je vous dis cela : quand l’heure sera venue, vous vous souviendrez que je vous l’avais dit. »

 

 

[1]          H. de Lubac, Catholicisme, les aspects sociaux du dogme, Paris 19837, p. 254.

[2]          H. de Lubac, Images de l’abbé Monchanin, Paris, 1967, p. 44-45. Citation du Ps 44, 10 (Vulgate).

[3]          Le concile de Chalcédoine confesse « un seul et même Christ, Fils, Seigneur, l’unique engendré, reconnu en deux natures, sans confusion, sans changement,  sans division, sans séparation, la différence des natures n’étant nullement supprimée  à cause de l’union, la propriété de l’une  et de l’autre nature étant bien plutôt sauvegardée et concourant à une seule personne ».

[4]             Lors de l’audience générale du 20 mai 2015

 

Sources principales :

La Croix, dossier chrétiens d’Orient

Site des Oeuvres d’Orient

Zenit