Pourquoi un jubilé de la Miséricorde ?

 

Sources principales : Divers documents des papes François et Jean-Paul II sur le site internet du Vatican, notamment la bulle d’indiction du Jubilé de la Miséricorde intitulée « Le visage de la Miséricorde » (Misericordiae Vultus) et publiée le 11 avril 2015

Nous allons avoir la chance de participer au jubilé de la Miséricorde du 8 décembre 2015 au 20 novembre 2016 (Solennité liturgique du Christ, Roi de l’Univers).

Première question : qu’est-ce qu’un jubilé ?

Dans la tradition catholique, le Jubilé est un grand événement religieux. Ses origines remontent à l'Ancien Testament. La loi de Moïse avait fixé, pour le peuple hébreu, une année particulière. Dans le Lévitique, nous trouvons l’affirmation suivante : "Vous déclarerez sainte cette cinquantième année et proclamerez l'affranchissement de tous les habitants du pays. Ce sera pour vous un jubilé : chacun de vous rentrera dans son patrimoine, chacun de vous retournera dans son clan. Cette cinquantième année sera pour vous une année jubilaire : vous ne sèmerez pas, vous ne moissonnerez pas les épis qui n'auront pas été mis en gerbe, vous ne vendangerez pas les ceps qui auront poussé librement. Le jubilé sera pour vous chose sainte, vous mangerez des produits des champs. En cette année jubilaire, vous rentrerez chacun dans votre patrimoine" (Lév 25, 10-13). La trompette avec laquelle on annonçait cette année particulière était une corne de bélier, qui s'appelle "yôbel" en hébreu, d'où la parole "Jubilé". La célébration de cette année comportait, entre autres choses, la restitution des terres à leurs anciens propriétaires, la rémission des dettes, la libération des esclaves, et le repos de la terre.

Dans le Nouveau Testament, Jésus se présente comme Celui qui amène à son accomplissement le Jubilé antique, puisque dans la synagogue de Nazareth, en Luc 4 nous lisons : « On remit [à Jésus] le livre du prophète Isaïe. Il ouvrit le livre et trouva le passage où il est écrit : ‘L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs leur libération, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue, remettre en liberté les opprimés, annoncer une année favorable accordée par le Seigneur’ (Is 61, 1-2). Jésus referma le livre, le rendit au servant et s’assit. Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui. Alors il se mit à leur dire : ‘Aujourd’hui s’accomplit ce passage de l’Écriture que vous venez d’entendre’ » (Lc 4, 17-21).

L'Année jubilaire est avant tout l'année du Christ, porteur de vie et de grâce à l'humanité. Le jubilé, c'est l'année de la rémission des péchés et des peines pour les péchés, c'est l'année de la réconciliation entre les adversaires, de la conversion et de la pénitence sacramentelle, et, en conséquence, de la solidarité, de l'espérance, de la justice, de l'engagement au service de Dieu dans la joie et dans la paix avec ses frères. En vous disant cela je comprends que l’encyclique Laudato si’ que je présenterai le mardi 24 novembre a des accents de morale sociale qui introduisent très bien notre année jubilaire.

Faisons un peu d’histoire. Le premier Jubilé dans l’Eglise catholique fut convoqué en 1300 par le Pape Boniface VIII. L'occasion lointaine de ce jubilé remonte au courant de spiritualité, de pardon, de fraternité qui se répandait alors dans toute la chrétienté, en opposition aux haines et aux violences qui prédominaient à cette époque. L'occasion immédiate était de se rallier à la rumeur, qui avait commencé à circuler en décembre 1299, selon laquelle, durant l'année du centenaire, les visiteurs de la Basilique Saint-Pierre recevraient une "rémission très complète de leurs péchés". L'énorme affluence des pèlerins à Rome amenèrent le Pape Boniface VIII à accorder l'indulgence pendant toute l'année 1300, et, à l'avenir, tous les cent ans. Parmi les pèlerins de ce premier Jubilé, il faut citer : Dante, Giotto, Charles de Valois frère du Roi de France, avec son épouse Catherine. Dante Alighieri en conserva un écho dans plusieurs vers du XXXIème·Chant du Paradis, dans la "Divine Comédie".

Le Jubilé est appelé communément "Année Sainte", non seulement parce qu'il commence, se déroule et se conclut par des rites sacrés, mais aussi parce qu'il est destiné à promouvoir la sainteté de vie. Il a été institué en effet pour consolider la foi, favoriser les œuvres de solidarité et la communion fraternelle au sein de l'Eglise et dans la société, pour rappeler et encourager les croyants à une profession de foi plus sincère et plus cohérente dans le Christ unique Sauveur.

Le Jubilé peut être : ordinaire, s'il est lié aux dates fixées ; ou extraordinaire, s'il est convoqué à l'occasion d'un événement de particulière importance. En 1950, quelques années après la fin de deuxième guerre mondiale, Pie XII promulgua le nouveau Jubilé en indiquant ses buts : permettre la sanctification des âmes par la prière et la pénitence, et par la fidélité indéfectible au Christ et à son Eglise; promouvoir la paix, et la protection des Lieux Saints ; défendre l'Eglise contre les attaques renouvelées de ses ennemis, et demander avec ferveur la vraie foi pour ceux qui sont dans l'erreur, pour les infidèles, pour les sans-Dieu; enfin réaliser la justice sociale et fortifier les œuvres d'assistance en faveur des humbles et des nécessiteux. Durant cette Année, il y eut la proclamation du Dogme de l'Assomption au ciel de la Vierge Marie (1er novembre 1950). L’avant dernier Jubilé ordinaire en date est celui de 1975, et fut convoqué par Paul VI qui présenta de manière synthétique ses objectifs par les paroles : "Renouveau" et "Réconciliation". Les Années Saintes ordinaires célébrées jusqu'à nous sont au nombre de 26, la dernière étant l'Année Sainte de l'an 2000. Le Jubilé de l'An 2000 avait revêtu une importance spéciale parce qu’on célébrait alors les deux mille ans de la naissance du Christ. Le Jubilé de l'An 2000 fut ainsi une grande prière de louange et d'action de grâce pour le don de l'Incarnation du Fils de Dieu et de la Rédemption qu'il a réalisée. Il s'agissait aussi de la première Année Sainte à cheval entre la fin d'un millénaire et le début d'un autre.

L'habitude de convoquer des Jubilés extraordinaires remonte au XVIème siècle : leur durée varie, de quelques jours à une année. Les dernières Années Saintes extraordinaires sont celle de 1933, convoquée par Pie XI pour le 19ème centenaire de la Rédemption, de 1983, convoqué par le Pape Jean Paul II pour le 1950ème anniversaire de la Rédemption. En 1987, saint Jean Paul II a convoqué également une Année Mariale.

L’Année sainte de la Miséricorde correspond à un anniversaire et à une conviction de fond. L’anniversaire est celui des cinquante ans de la clôture du concile Vatican II. La conviction, c’est que la miséricorde est la manière dont Dieu se révèle aux hommes auxquels il veut manifester son désir de les sauver.

2. Présentation du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde.

La devise de l’année jubilaire de la miséricorde est "Miséricordieux comme le Père. L’explication donnée dans la FIP de cette semaine est une merveilleuse porte d’entrée au Jubilé : je la relis

La devise "Miséricordieux comme le Père " (Luc, 6, 36) propose de vivre la miséricorde à l’exemple du Père qui demande de ne pas juger ni condamner, mais de pardonner et donner l’amour et le pardon sans mesure. Le logo-œuvre d’un Jésuite, le Père Marko I. Rupnik – se présente comme une petite somme théologique du thème de la miséricorde. Elle montre, en effet, le Fils qui charge sur ses épaules l’homme égaré rattrapant, ainsi, une image bien chère à l’Eglise ancienne, car elle exprime l’amour du Christ dans sa Passion. Ce dessein est réalisé de façon à faire émerger que le Bon Pasteur touche en profondeur la chair de l’homme et qu’il le fait avec un tel amour qu’il lui change la vie. Il y a, en outre, un détail qui ne peut pas nous échapper : le Bon Pasteur charge sur lui, avec une miséricorde infinie, l’humanité entière mais ses yeux se confondent avec ceux de l’homme. Le Christ voit par les yeux d’Adam, et celui-ci par les yeux du Christ. Chaque homme découvre ainsi dans le Christ, nouvel Adam, son humanité et le futur qui l’attend, en contemplant dans Son regard l’amour du Père.

Cette scène se situe à l’intérieur de l’amande, elle aussi un symbole cher à l’iconographie ancienne et du Moyen-Age, appelant la coprésence de deux natures, la divine et l’humaine, dans le Christ. Les trois ovales concentriques, en couleur progressivement plus claire, vers l’extérieur, évoquent le mouvement du Christ apportant l’homme en dehors de la nuit du péché et de la mort. D’ailleurs, la profondeur de la couleur plus foncée évoque aussi l’impénétrabilité de l’amour du Père qui pardonne tout.

3. Pourquoi un Jubilé de la Miséricorde ?

« Dans la miséricorde de Dieu, le monde trouvera la paix, et l'homme le bonheur ! », a prophétisé saint Jean-Paul II, lors de la consécration du nouveau sanctuaire de la miséricorde divine à Cracovie, le 17 août 2002. La miséricorde est le visage que prend l’amour de Dieu lorsqu’il se trouve confronté au péché et à la misère humaine. « La miséricorde signifie une puissance particulière de l’amour, qui est plus fort que le péché et l’infidélité ». (Jean-Paul II Dives in Misericordia 4§3).

Déjà dans son exhortation Evangelii Gaudium, le pape François nous exhortait de la manière suivante :

EG 3 : J’invite chaque chrétien, en quelque lieu et situation où il se trouve, à renouveler aujourd’hui même sa rencontre personnelle avec Jésus Christ ou, au moins, à prendre la décision de se laisser rencontrer par lui, de le chercher chaque jour sans cesse. Il n’y a pas de motif pour lequel quelqu’un puisse penser que cette invitation n’est pas pour lui, parce que « personne n’est exclus de la joie que nous apporte le Seigneur ». 

En cette année jubilaire, le pape pense, en particulier, à toutes les femmes qui ont eu recours à l’avortement. Il s’agit d’un drame existentiel et moral. Les conditionnements qui les ont conduites à cette décision sont bien connus. Le pape a décidé, d’accorder à tous les prêtres, pour l’Année jubilaire, la faculté d’absoudre du péché d’avortement tous ceux qui l’ont provoqué et qui, le cœur repenti, en demandent pardon [à vrai dire cette disposition est accordée aux prêtres parisiens voire français, depuis très longtemps]. Une autre considération s’adresse aux fidèles qui, pour diverses raisons, désirent fréquenter les églises où les offices sont célébrés par les prêtres de la Fraternité Saint-Pie X. Cette Année jubilaire de la Miséricorde n’exclut personne. Animé par l’exigence de répondre au bien de ces frères, le pape établit, par sa propre disposition, que ceux qui, au cours de l’Année sainte de la Miséricorde, s’approcheront, pour célébrer le Sacrement de la Réconciliation, des prêtres de la Fraternité Saint-Pie X recevront une absolution valide et licite de leurs péchés.

EG 3 [Cette année jubilaire est le moment pour dire à Jésus Christ] : « Seigneur, je me suis laissé tromper, de mille manières j’ai fui ton amour, cependant je suis ici une fois encore pour renouveler mon alliance avec toi. J’ai besoin de toi. Sauve-moi de nouveau Seigneur, accepte-moi encore une fois entre tes bras rédempteurs ». Cela nous fait tant de bien de revenir à lui quand nous nous sommes perdus ! Le pape insiste encore une fois : Dieu ne se fatigue jamais de pardonner, c’est nous qui nous fatiguons de demander sa miséricorde. Il revient sans cesse nous charger sur ses épaules une fois après l’autre. Ne fuyons pas la résurrection de Jésus, ne nous donnons jamais pour vaincus.

EG 112. Le salut que Dieu nous offre est œuvre de sa miséricorde. Il n’y a pas d’action humaine, aussi bonne soit-elle, qui nous fasse mériter un si grand don. Dieu, par pure grâce, nous attire pour nous unir à lui. Il envoie son Esprit dans nos cœurs pour faire de nous ses fils, pour nous transformer et pour nous rendre capables de répondre par notre vie à son amour. 114. L’Église doit être le lieu de la miséricorde gratuite, où tout le monde peut se sentir accueilli, aimé, pardonné et encouragé à vivre selon la bonne vie de l’Évangile.

Nous avons une Année pour être touchés par le Seigneur Jésus et transformés par sa miséricorde, pour devenir nous aussi témoins de miséricorde. Le Jubilé est le temps favorable pour soigner les blessures, pour ne pas nous lasser de rencontrer tous ceux qui attendent de voir et de toucher de la main les signes de la proximité de Dieu, pour offrir à tous le chemin du pardon et de la réconciliation. Le Jubilé de la Miséricorde se propose donc d’appeler de nouveau l’Église à sa mission prioritaire, celle d’être le signe et le témoignage de la miséricorde en tous les aspects de sa vie pastorale. Le pape désire que le Jubilé soit une expérience vivante de la proximité du Père, permettant presque de toucher du doigt sa tendresse, afin que la foi de chaque croyant se renforce et que le témoignage devienne ainsi toujours plus efficace.

Dans sa bulle d’indiction du Jubilé de la Miséricorde le pape François nous rappelle :

MV 11. [Premièrement que] nous ne pouvons pas oublier le grand enseignement que saint Jean-Paul II nous a donné dans sa deuxième encyclique Dives in misericordia. [François revient] plus particulièrement sur deux expressions. Tout d’abord Jean-Paul II remarque l’oubli du thème de la miséricorde dans la culture actuelle : « La mentalité contemporaine semble s’opposer au Dieu de miséricorde, et elle tend à éliminer de la vie et à ôter du cœur humain la notion même de miséricorde. Le mot et l’idée de miséricorde semblent mettre mal à l’aise l’homme qui, grâce à un développement scientifique et technique inconnu jusqu’ici, est devenu maître de la terre qu’il a soumise et dominée (cf. Gn 1, 28). Cette domination de la terre, entendue parfois de façon unilatérale et superficielle, ne laisse pas de place, semble-t-il, à la miséricorde... Malgré cette pression, dans la situation actuelle de l’Eglise et du monde, bien des hommes et bien des milieux, guidés par un sens aigu de la foi, s’adressent, je dirais quasi spontanément, à la miséricorde de Dieu.

Saint Jean-Paul II justifiait ainsi l’urgence de l’annonce et du témoignage à l’égard de la miséricorde dans le monde contemporain : Il est dicté par l’amour envers l’homme, envers tout ce qui est humain, et qui, selon l’intuition d’une grande partie des hommes de ce temps, est menacé par un péril immense. Le mystère du Christ Rédempteur conduit à en appeler à cette miséricorde et à l’implorer dans cette phase difficile et critique de l’histoire de l’Eglise et du monde. Cet enseignement demeure plus que jamais d’actualité et mérite d’être repris en cette Année Sainte. L’Eglise professe et proclame la Miséricorde, attribut le plus admirable du Créateur et du Rédempteur.

Dans une culture où « l’expérience du pardon est toujours plus rare, le temps est venu pour l’Église de retrouver la joyeuse annonce du pardon. Il est temps de revenir à l’essentiel pour se charger des faiblesses et des difficultés de nos frères. Le pardon est une force qui ressuscite en vie nouvelle et donne le courage pour regarder l’avenir avec espérance ». (MV 10).

MV 12. La vérité première de l’Eglise est l’amour du Christ. L’Eglise se fait servante et médiatrice de cet amour qui va jusqu’au pardon et au don de soi. En conséquence, là où l’Eglise est présente, la miséricorde du Père doit être manifeste. Dans nos paroisses, les communautés, les associations et les mouvements, en bref, là où il y a des chrétiens, quiconque doit pouvoir trouver une oasis de miséricorde.

MV 14. Le pèlerinage est un signe particulier de l’Année Sainte : il est l’image du chemin que chacun parcourt au long de son existence. La vie est un pèlerinage, et l’être humain un viator, un pèlerin qui parcourt un chemin jusqu’au but désiré. Pour passer la Porte Sainte à Rome, et en tous lieux, chacun devra, selon ses forces, faire un pèlerinage. Ce sera le signe que la miséricorde est un but à atteindre, qui demande engagement et sacrifice. Que le pèlerinage stimule notre conversion : en passant la Porte Sainte, nous nous laisserons embrasser par la miséricorde de Dieu, et nous nous engagerons à être miséricordieux avec les autres comme le Père l’est avec nous.

C’est la raison pour laquelle nous partirons nombreux en pèlerinage à Rome, du 16 au 20 avril 2016. Sachez qu’il reste des places pour vivre cet exceptionnel pèlerinage jubilaire.

Ce pèlerinage à Rome ne sera fécond que si nous acceptons de vivre un pèlerinage intérieur à travers lequel nous pouvons atteindre le but : « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés ; ne condamnez pas, et vous ne serez pas condamnés. Pardonnez, et vous serez pardonnés. Donnez, et l’on vous donnera : c’est une mesure bien pleine, tassée, secouée, débordante, qui sera versée dans le pan de votre vêtement ; car la mesure dont vous vous servez pour les autres servira de mesure aussi pour vous » (Lc 6, 37-38). Il nous est dit, d’abord, de ne pas juger, et de ne pas condamner. Si l’on ne veut pas être exposé au jugement de Dieu, personne ne doit devenir juge de son frère. De fait, en jugeant, les hommes s’arrêtent à ce qui est superficiel, tandis que le Père regarde les cœurs. Que de mal les paroles ne font-elles pas lorsqu’elles sont animées par des sentiments de jalousie ou d’envie ! Mal parler du frère en son absence, c’est le mettre sous un faux jour, c’est compromettre sa réputation et l’abandonner aux ragots. Ne pas juger et ne pas condamner signifie, de façon positive, savoir accueillir ce qu’il y a de bon en toute personne et ne pas permettre quelle ait à souffrir de notre jugement partiel et de notre prétention à tout savoir. Ceci n’est pas encore suffisant pour exprimer ce qu’est la miséricorde. Jésus demande aussi de pardonner et de donner, d’être instruments du pardon puisque nous l’avons déjà reçu de Dieu, d’être généreux à l’égard de tous en sachant que Dieu étend aussi sa bonté pour nous avec grande magnanimité.

MV 15. Au cours de cette Année Sainte, nous pourrons faire l’expérience d’ouvrir le cœur à ceux qui vivent dans les périphéries existentielles les plus différentes, que le monde moderne a souvent créées de façon dramatique. Combien de situations de précarité et de souffrance n’existent-elles pas dans le monde d’aujourd’hui ! Au cours de ce Jubilé, l’Eglise sera encore davantage appelée à soigner ces blessures, à les soulager avec l’huile de la consolation, à les panser avec la miséricorde et à les soigner par la solidarité et l’attention. Ne tombons pas dans l’indifférence qui humilie, dans l’habitude qui anesthésie l’âme et empêche de découvrir la nouveauté, dans le cynisme destructeur. Ouvrons nos yeux pour voir les misères du monde, les blessures de tant de frères et sœurs privés de dignité, et sentons-nous appelés à entendre leur cri qui appelle à l’aide. Qu’ensemble, nous puissions briser la barrière d’indifférence qui règne souvent en souveraine pour cacher l’hypocrisie et l’égoïsme.

Le pape François a un grand désir que le peuple chrétien réfléchisse durant le Jubilé sur les œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles. L’expérience de la miséricorde, en effet, devient visible dans le témoignage de signes concrets comme Jésus lui-même nous l’a enseigné. Chaque fois qu’un fidèle vivra l’une ou plusieurs de ces œuvres corporelles et spirituelles en première personne, il obtiendra certainement l’indulgence jubilaire. Ce sera une façon de réveiller notre conscience souvent endormie face au drame de la pauvreté, et de pénétrer toujours davantage le cœur de l’Evangile, où les pauvres sont les destinataires privilégiés de la miséricorde divine. Redécouvrons les œuvres de miséricorde corporelles : donner à manger aux affamés, donner à boire à ceux qui ont soif, vêtir ceux qui sont nus, accueillir les étrangers, assister les malades, visiter les prisonniers, ensevelir les morts. Et n’oublions pas les œuvres de miséricorde spirituelles : conseiller ceux qui sont dans le doute, enseigner les ignorants, avertir les pécheurs, consoler les affligés, pardonner les offenses, supporter patiemment les personnes ennuyeuses, prier Dieu pour les vivants et pour les morts. Nous pouvons faire parvenir à tous la parole de pardon et que l’invitation à faire l’expérience de la miséricorde ne laisse personne indifférent !

MV 21. La miséricorde n’est pas contraire à la justice, mais illustre le comportement de Dieu envers le pécheur, lui offrant une nouvelle possibilité de se repentir, de se convertir et de croire. Ce qu’a vécu le prophète Osée nous aide à voir le dépassement de la justice par la miséricorde.

Le jubilé amène la réflexion sur l’indulgence.

On connaît les déviances que l’indulgence a connues au temps du pape Jules II. Celui-ci, au XVIème siècle, s’en est servi pour financer St Pierre de Rome qui devait être son tombeau. « ‘Dès que l’argent tombe dans la cassette, l’âme bondit hors du purgatoire’ : ainsi prêchait, aux dires de Luther, le dominicain Tetzel. Quelques misérables sous pour la construction de Saint-Pierre de Rome et le défunt pécheur, à qui une bonne âme applique l’indulgence plénière, est quitte de sa peine. Pie V, en 1569, interdira, sous peine d’excommunication, le commerce des indulgences. Cela ne suffit pas à rassurer la conscience chrétienne moderne : les indulgences ont un lourd passif »[1].

MV 22 L’indulgence revêt pourtant une importance particulière au cours de cette Année Sainte. En effet, le pardon de Dieu pour nos péchés n’a pas de limite. Dans la mort et la résurrection de Jésus-Christ, Dieu rend manifeste cet amour qui va jusqu’à détruire le péché des hommes. Dieu est toujours prêt au pardon et ne se lasse jamais de l’offrir de façon toujours nouvelle et inattendue. Nous faisons tous l’expérience du péché. Nous sommes conscients d’être appelés à la perfection (cf. Mt 5, 48), mais nous ressentons fortement le poids du péché. Quand nous percevons la puissance de la grâce qui nous transforme, nous faisons l’expérience de la force du péché qui nous conditionne. Malgré le pardon, notre vie est marquée par les contradictions qui sont la conséquence de nos péchés. Dans le sacrement de la Réconciliation, Dieu pardonne les péchés, et ils sont réellement effacés, cependant demeure l’empreinte négative des péchés dans nos comportements et nos pensées. Le péché nous a affectés : propension à pécher encore, blessure intérieure, souffrance morale et spirituelle d’un déchirement dans le moi. De plus, le péché a laissé des traces chez les autres, connues de tous ou inconnues, dans l’unité du Corps mystique que nous formons dans le Christ.

La peine temporelle exprime la condition de souffrance de celui qui, bien que réconcilié avec Dieu, est encore marqué par ces « conséquences » du péché, qui ne le rendent pas totalement ouvert à la grâce. Précisément en vue de la guérison complète, le pécheur est appelé à entreprendre un chemin de purification vers la plénitude de l'amour. Cette peine temporelle remplit une fonction « médicinale » dans la mesure où l'homme se laisse interpeller pour se convertir profondément.

Le point de départ pour comprendre l'indulgence est donc l'abondance de la miséricorde de Dieu, qui s'est manifestée dans la croix du Christ. Jésus crucifié est la grande « indulgence » que le Père a offerte à l'humanité, à travers le pardon des fautes et la possibilité de la vie filiale dans l'Esprit Saint. La miséricorde de Dieu devient ainsi indulgence du Père qui rejoint le pécheur pardonné à travers l’Eglise, Epouse du Christ, et le libère de tout ce qui reste des conséquences du péché, lui donnant d’agir avec charité, de grandir dans l’amour plutôt que de retomber dans le péché. « Le Christ n’a pas souffert pour nous dispenser de réparer et d’expier nos péchés, mais pour nous donner les moyens de le faire avec lui et en lui (Cf. Trente, Dz 1691) »[2]. Réparer n’est rien d’autre que de rendre présent le sacrifice de Jésus en vivant de sa charité.

L’indulgence, c’est finalement l’expérience de la sainteté de l’Eglise qui donne à tous de prendre part au bénéfice de la rédemption du Christ, en faisant en sorte que le pardon parvienne jusqu’aux extrêmes conséquences que rejoint l’amour de Dieu.

Les indulgences, loin d'être une sorte de « réduction » de l'engagement de conversion, sont plutôt un soutien pour un engagement plus rapide, généreux, et radical.

L'indulgence est accordée au pécheur non pas en vertu de ses pénitences seules, mais de la communion des saints. Dans la bulle d'indiction du Jubilé de l'Incarnation du 29 novembre 1998 (n.10), Jean-Paul II évoquait un merveilleux échange de biens spirituels : « la sainteté de l'un apporte aux autres un bénéfice bien supérieur au dommage que le péché de l'un a pu causer aux autres. Il y a des personnes qui laissent derrière elles comme un surplus d’amour, de souffrance supportée, de pureté et de vérité, qui se déverse sur les autres et les soutient. C’est la réalité de la ‘vicariance’, sur laquelle est fondé tout le mystère du Christ. Son amour surabondant nous sauve tous. Néanmoins, cela fait partie de la grandeur de l’amour du Christ de ne pas nous laisser dans la condition de destinataires passifs, mais de nous impliquer dans son action salvifique, et en particulier dans sa passion. C’est ce que dit le passage bien connu de la lettre aux Colossiens : ‘Je complète ce qui manque aux souffrances du Christ en ma chair pour son Corps qui est l’Eglise’ (1, 24) ».

Obtenir l’indulgence, c’est donc un acte dans lequel – en posant humblement les gestes proposés par l’institution ecclésiale –, on se confie explicitement à l’Eglise comme Corps mystique du Seigneur, comme communion des saints. On reçoit ainsi la grâce d’être purifié et d’être guéri de la peine du péché, et on contribue du même coup à la purification, à la guérison et à la consolation de tous. L’indulgence, la remise de la peine du péché, signifie joie, paix et exultation pour tout le Corps.

Tandis que le pardon sacramentellement reçu assure au baptisé qu’il est pleinement rétabli dans l’amitié de Dieu et lui accorde la grâce de l’Esprit-Saint pour qu’il puisse lutter toujours mieux contre le péché, l’indulgence donne l’espérance que les conséquences des péchés commis n’empêchent pas, au terme de l’histoire, l’accomplissement de l’œuvre de Dieu.

L’indulgence peut être gagnée pour soi mais aussi pour des défunts. Nous sommes liés aux défunts par le témoignage de foi et de charité qu’ils nous ont laissé. De même que nous les rappelons dans la célébration eucharistique, ainsi, nous pouvons, dans le grand mystère de la communion des Saints, prier pour eux afin que le visage miséricordieux du Père les libère de tout résidu de faute et puisse les accueillir dans ses bras, dans la béatitude qui n’a pas de fin.

Le pape François désire que l’indulgence jubilaire soit pour chacun une expérience authentique de la miséricorde de Dieu, qui va à la rencontre de tous avec le visage du Père qui accueille et pardonne, oubliant entièrement le péché commis. Vivons intensément le Jubilé, en demandant au Père le pardon des péchés et l’étendue de son indulgence miséricordieuse. Pour vivre et obtenir l’indulgence, les fidèles sont appelés à accomplir un bref pèlerinage vers la Porte sainte, ouverte dans chaque cathédrale ou dans les églises établies par l’évêque diocésain, ainsi que dans les quatre basiliques papales à Rome, comme signe du désir profond de véritable conversion. Il est important que ce moment soit uni, avant tout, au Sacrement de la Réconciliation et à la célébration de la sainte Eucharistie par une réflexion sur la miséricorde. Il sera nécessaire d’accompagner ces célébrations par la profession de foi et par la prière pour la personne du pape et pour les intentions qu’il porte dans son cœur pour le bien de l’Eglise et du monde entier. L’Indulgence plénière est accordée par le Saint-Père aux conditions habituelles : désir authentique de changement de vie, confession sacramentelle avec absolution personnelle, prière aux intentions du Pape, profession de foi (récitation du Je crois en Dieu). Au cours de l’Année sainte, les fidèles sont invités à effectuer un pèlerinage à Rome ou dans les églises jubilaires du diocèse de Paris. Nous aurons en mai ou juin ou lors de la sortie paroissiale d’automne, un pèlerinage paroissial d’une journée vers une des églises jubilaires[3].

Le pape pense, en outre, à ceux qui, pour divers motifs, n’auront pas la possibilité de se rendre à la Porte sainte, en premier lieu les malades et les personnes âgées et seules, que leurs conditions empêchent souvent de sortir de chez eux. Ces personnes pourront bénéficier de l’indulgence en vivant leurs souffrances comme une expérience de proximité avec le Seigneur et en recevant la communion ou en participant, même par la télévision ou la radio, à la messe. Sa pensée va aussi aux détenus, qui font l’expérience de la restriction de leur liberté. Dans les chapelles des prisons, ces personnes pourront obtenir l’indulgence et, chaque fois qu’elles passeront par la porte de leur cellule, en adressant leur pensée et leur prière au Père, puisse ce geste signifier pour elles le passage de la Porte sainte, car la miséricorde de Dieu, capable de transformer les cœurs, est également en mesure de transformer les barreaux en expérience de liberté.

MV 24. Que notre pensée se tourne maintenant vers la Mère de la Miséricorde. Choisie pour être la Mère du Fils de Dieu, Marie fut préparée depuis toujours par l’amour du Père pour être l’Arche de l’Alliance entre Dieu et les hommes. Elle a gardé dans son cœur la divine miséricorde en parfaite syntonie avec son Fils Jésus. Son chant de louange, au seuil de la maison d’Elisabeth, fut consacré à la miséricorde qui s’étend d’âge en âge (Lc 1, 50). Nous étions nous aussi présents dans ces paroles prophétiques de la Vierge Marie, et ce sera pour nous un réconfort et un soutien lorsque nous franchirons la Porte Sainte pour goûter les fruits de la miséricorde divine.

MV 25. Une Année Sainte extraordinaire nous est donc offerte pour vivre dans la vie de chaque jour la miséricorde que le Père répand sur nous depuis toujours. Au cours de ce Jubilé, laissons-nous surprendre par Dieu. Il ne se lasse jamais d’ouvrir la porte de son cœur pour répéter qu’il nous aime et qu’il veut partager sa vie avec nous.

Conclusion

Je conclus simplement avec un souvenir du pape : jeudi 17 septembre dernier un religieux d’Alep en Syrie a osé lui poser la question suivante : Est-ce trop audacieux de vous demander de nous faire partager ce que fut votre premier appel en septembre 1953 ? Qu’est-ce qui vous a fasciné chez Jésus et dans l’Évangile ? Pourquoi êtes-vous devenu religieux, pourquoi êtes-vous devenu prêtre ?

Réponse du pape François — Tu m’as demandé de partager ma mémoire, comment a été ce premier appel, le 21 septembre 1953. Je ne sais pas comment cela s’est passé : je sais que par hasard, je suis entré dans une église, j’ai vu un confessionnal et je suis sorti différent, je suis sorti d’une autre manière. Ma vie, là, a changé. Et qu’est-ce qui m’a fasciné chez Jésus et dans l’Évangile ? Je ne sais pas… sa proximité avec moi : le Seigneur ne m’a jamais laissé seul, même dans les moments durs et obscurs, même dans les moments de péchés… Dans les moments plus durs, la mémoire de cette première rencontre m’a beaucoup aidé, parce que le Seigneur nous rencontre toujours définitivement, le Seigneur n’entre pas dans la culture du provisoire : il nous aime pour toujours, il nous accompagne pour toujours.

En cette année de la miséricorde qui s’ouvrira à Rome le 8 décembre, nous demandons au Seigneur de nos disposer à accueillir sa miséricorde dans notre vie, afin que cette dernière fonde vraiment notre relation à Dieu, à l’ensemble de l’Eglise et envers chacun de ceux que nous rencontrerons.

Puisque le pape demande d’approfondir le thème de la miséricorde, voici les thèmes des conférences de Carême :

Mardi 16 février : Nouveauté et actualité de l’encyclique de Jean-Paul II intitulée Dieu riche en miséricorde.

Mardi 8 mars : Pourquoi se confesser puisque Dieu est miséricordieux ?

Mardi 15 mars : Miséricorde et nouvelle évangélisation

Disons tous ensemble la prière que le pape François a rédigée pour cette année sainte :

Seigneur Jésus-Christ, toi qui nous a appris à être miséricordieux comme le Père céleste, et nous a dit que te voir, c’est Le voir.

Montre-nous ton visage, et nous serons sauvés.

Ton regard rempli d’amour a libéré Zachée et Matthieu de l’esclavage de l’argent, la femme adultère et Madeleine de la quête du bonheur à travers les seules créatures ;

tu as fais pleurer Pierre après son reniement, et promis le paradis au larron repenti. Fais que chacun de nous écoute cette parole dite à la Samaritaine comme s’adressant à nous : Si tu savais le don de Dieu !

Tu es le visage visible du Père invisible, du Dieu qui manifesta sa toute-puissance par le pardon et la miséricorde : fais que l’Eglise soit, dans le monde, ton visage visible, toi son Seigneur ressuscité dans la gloire.

Tu as voulu que tes serviteurs soient eux aussi habillés de faiblesse pour ressentir une vraie compassion à l’égard de ceux qui sont dans l’ignorance et l’erreur : fais que quiconque s’adresse à l’un d’eux se sente attendu, aimé, et pardonné par Dieu.

Envoie ton Esprit et consacre-nous tous de son onction pour que le Jubilé de la Miséricorde soit une année de grâce du Seigneur, et qu’avec un enthousiasme renouvelé, ton Eglise annonce aux pauvres la bonne nouvelle aux prisonniers et aux opprimés la liberté, et aux aveugles qu’ils retrouveront la vue.

Nous te le demandons par Marie, Mère de la Miséricorde, à toi qui vis et règnes avec le Père et le Saint Esprit, pour les siècles des siècles. Amen. 

 


[1]     Ch. Duquoc, « Notes sur les indulgences », Lumière et Vie 70 (1964), p. 101.

[2]     P. Adnès, art. « Pénitence », in Dict. Spir. VII, col. 1009.

[3]     La cathédrale Notre-Dame de Paris, la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre, la basilique Notre-Dame-des-Victoires, la basilique Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours, l’église Saint-Louis-d’Antin, l’église Saint-Sulpice, la chapelle de la Médaille-Miraculeuse.