L'écologie" - Père Vincent Guibert (24 novembre 2015)

Pour une écologie intégrale

Une lecture de l’encyclique Laudato si’ du pape François

 

Sources : vatican.va ; zenit.org ; les2ailes.com (article de Stanislas de Larminat), conférence de Jean Soubrier du 17 octobre, conférence de Mgr É. de Moulins-Beaufort du 01/09/2015 à ND de la Croix

Avec l’encyclique Laudato si’ sur la sauvegarde de la maison commune, l’Église s’invite dans le débat sur l’écologie d’une manière particulière. Déjà Benoît XVI enseignait aux jeunes réunis à Lorette en 2007 : « L’un des domaines dans lequel il apparaît urgent d’œuvrer, est sans aucun doute la protection de la création »[1]. Dans son Discours à la curie du 22 décembre 2008 il précisait les choses : « Dans la foi envers la création se trouve le fondement ultime de notre responsabilité envers la terre. Celle-ci n’est pas simplement notre propriété, que nous pouvons exploiter selon nos intérêts et nos désirs. Elle est plutôt un don du Créateur ». Le pape François reprenait ce thème dès la messe d’inauguration de son pontificat : « Nous sommes “gardiens” de la création, du dessein de Dieu inscrit dans la nature, gardiens de l’autre, de l’environnement ; ne permettons pas que des signes de destruction et de mort accompagnent la marche de notre monde ! »[2].

La Conférence des parties, la COP 21, est organisée sous l’égide des Nations Unies, des États et des entreprises pour essayer de prendre des décisions susceptibles de limiter ou de ralentir le réchauffement climatique avec toutes ses conséquences. Les autorités même de l’État, de la République Française, ont demandé depuis 2 ans à l’Église catholique et aux différentes religions en France de prendre au sérieux cette COP 21 et d’agir pour que cela soit un succès. Nous savons que la semaine prochaine 138 chefs d’États vont se réunir à Paris et au Bourget dans ce cadre. La COP 21 produira les effets qu’elle peut produire, mais la transformation de notre mode de vie pour la sauvegarde de notre maison commune, comme dit le pape, c’est un travail qui durera aussi longtemps que l’humanité.

Comme vous allez le voir, le pape François apporte une contribution de grande importance, qui reprend les choses par le haut en présentant une écologie intégrale :

« Tout est lié », tel aurait pu être le titre de l’encyclique Laudato si du pape François, datée le 18 juin 2015. Cette expression est citée une dizaine de fois[3] ! Le pape François appelle à la conversion intégrale. Voici le plan de mon intervention :

1/ L’état de la maison : l’urgence écologique

2/ Mieux comprendre l’anthropocentrisme chrétien

3/ Pour une anthropologie de la relation

 

I- Laudato si et l’état de la maison, l’urgence écologique

L’encyclique commence par une analyse de la situation. Laudato si montre que le magistère est sensible aux signes des temps. Tout ce qui inquiète nos contemporains est abordé. Dans un entretien accordé à l'hebdomadaire français Paris Match paru le jeudi 15 octobre le Saint-Père résume son propos : « Notre maison commune est polluée, elle ne cesse de se détériorer. On a besoin de l'engagement de tous. Nous devons protéger l'homme de sa propre destruction. »

1.1- Les dégradations sociales

Le pape est très attentif à lier la question écologique et la question sociale. Pour lui, avant tout, l’enjeu est la responsabilité des hommes les uns à l’égard des autres et en particulier la responsabilité à l’égard des plus pauvres des hommes. Tout ce que nous pouvons repérer, en effet, des conséquences du changement climatique ou de l’épuisement des ressources ou de la difficulté de l’accès à l’eau, etc. va frapper avant tout les populations qui sont déjà les plus pauvres sur cette planète. Le pape souligne toute une série de détériorations sociales :

L’encyclique résume le problème : « Parmi les composantes sociales du changement global figurent les effets de certaines innovations technologiques sur le travail, l’exclusion sociale, l’inégalité dans la disponibilité et la consommation d’énergie et d’autres services, la fragmentation sociale, l’augmentation de la violence et l’émergence de nouvelles formes d’agressivité sociale, le narcotrafic et la consommation croissante de drogues chez les plus jeunes, la perte d’identité. Ce sont des signes, parmi d’autres, qui montrent que la croissance de ces deux derniers siècles n’a pas signifié sous tous ses aspects un vrai progrès intégral » (n. 46)

« La détérioration de l’environnement et celle de la société affectent d’une manière spéciale les plus faibles de la planète : “Tant l’expérience commune de la vie ordinaire que l’investigation scientifique démontrent que ce sont les pauvres qui souffrent davantage des plus graves effets de toutes les agressions environnementales”[4] » (n. 48).

Mais le pape, d’emblée, exclut tout amalgame éco-malthusien accusant la croissance démographique d’être la cause des désordres planétaires : « Au lieu de résoudre les problèmes des pauvres et de penser à un monde différent, certains se contentent seulement de proposer une réduction de la natalité. Les pressions internationales sur les pays en développement ne manquent pas, conditionnant des aides économiques à certaines politiques de “santé reproductive” [...]. Il faut reconnaître que la croissance démographique est pleinement compatible avec un développement intégral et solidaire[5] » (n. 50). L’encyclique souligne que l’accusation portée par certains sur les effets négatifs de la croissance de la population « est une façon de ne pas affronter les problèmes » (n. 50).

1.2- Les dégradations environnementales

Tout est lié ! Les dégradations sociales résultent, dans l’esprit du pape, de toute une série de dégradations environnementales. Son analyse reprend, pour l’essentiel, celle du « mouvement écologique mondial » grâce aux efforts duquel « les questions environnementales ont été de plus en plus présentes dans l’agenda public » (n. 166). Trois dossiers principaux sont évoqués :

- La question de l’eau

Le pape dit que le problème de l’« accès à une eau potable sûre » (n. 28) est « une question de première importance », en particulier du fait « de la qualité de l’eau disponible pour les pauvres, ce qui provoque beaucoup de morts tous les jours », à cause des fréquentes « maladies liées à l’eau » (n. 29).

- Les pertes de biodiversité

L’encyclique évoque la disparition, chaque année, de « milliers d’espèces végétales et animales que nous ne pourrons plus connaître, que nos enfants ne pourront pas voir [...]. Des milliers d’espèces ne rendront plus gloire à Dieu par leur existence et ne pourront plus nous communiquer leur propre message » (n. 33).

- Le climat

L’encyclique parle du « consensus scientifique très solide qui indique que nous sommes en présence d’un réchauffement préoccupant du système climatique » (n. 23). Le texte fait référence à « de nombreuses études scientifiques [qui] signalent que la plus grande partie du réchauffement global des dernières décennies est due à la grande concentration de gaz à effet de serre [...] émis surtout à cause de l’activité humaine » (n. 23).

Tout cela conduit le pape François à dire la « nécessité de réaliser des changements de style de vie, de production et de consommation, pour combattre ce réchauffement ou, tout au moins, les causes humaines qui le provoquent ou l’accentuent » (n. 23). Le pape propose quelques solutions techniques comme la réduction de « l’émission du dioxyde de carbone [...], en remplaçant l’utilisation de combustibles fossiles et en accroissant des sources d’énergie renouvelable » (n. 26).

A vrai dire, le pape François insiste également sur le caractère non définitif de ces analyses, mettant une forme de tension dans sa pensée. Il reconnaît en effet qu’« on ne peut pas attribuer une cause scientifiquement déterminable à chaque phénomène particulier [...]. Il y a, certes, d’autres facteurs (comme le volcanisme, les variations de l’orbite et de l’axe de la terre, le cycle solaire) » (n. 23). Il admet que « sur beaucoup de questions concrètes, en principe, l’Église n’a pas de raison de proposer une parole définitive et elle comprend qu’elle doit écouter puis promouvoir le débat honnête entre scientifiques, en respectant la diversité d’opinions » (n. 61). Il faut laisser la place aux débats. 

Aujourd’hui, certains doutent du réchauffement climatique, certains plus encore doutent qu’il soit dû à l’action de l’homme. Il est certain cependant que notre mode de vie à nous occidentaux, n’est pas extensible à la totalité de l’humanité. Cette seule raison devrait être suffisante pour que nous acceptions d’essayer de réfléchir autrement à nous-mêmes, à notre relation aux autres, à la manière dont nous construisons notre confort.

Je pense que beaucoup de chrétiens, en raison de leur foi, essaient d’avoir un mode de vie relativement maîtrisé, chacun mettant la barre où il veut : on essaie de ne pas changer de vêtements tous les six mois pour des questions de mode, on apprend aux jeunes qu’on n’est pas obligé de changer d’ordinateur ou de smartphones tous les ans, on se met à faire des efforts pour trier ses déchets. De l’autre côté, nous subissons la forte pression de tout un système économico-social qui pousse à la consommation et pour pousser à la consommation, pousse au remplacement accéléré de tous les produits. Nous sommes tous à la fois victimes et bénéficiaires de ce vaste système. Nous chrétiens, nous avons un certain nombre de ressources spirituelles pour être un peu lucides : notre foi nous amène à vivre selon une certaine sobriété. On ne peut pas à la fois croire en la vie éternelle et se griser de consommation perpétuelle. Nous le savons bien.

Le pape écrit au n°222 : « C’est un retour à la simplicité qui nous permet de nous arrêter pour apprécier ce qui est petit, pour remercier des possibilités que la vie offre, sans nous attacher à ce que nous avons ni nous attrister de ce que nous ne possédons pas. ». Plus loin n°223 : « Ceux qui jouissent plus et vivent mieux chaque moment, sont ceux qui cessent de picorer ici et là en cherchant toujours ce qu’ils n’ont pas, et qui font l’expérience de ce qu’est valoriser chaque personne et chaque chose, en apprenant à entrer en contact et en sachant jouir des choses les plus simples. ».

 

II- Laudato si’ : mieux comprendre l’anthropocentrisme chrétien

L’Église nie ce reproche fait au christianisme : « La Bible ne donne pas lieu à un anthropocentrisme despotique qui se désintéresserait des autres créatures [...]. “Chaque créature possède sa bonté et sa perfection propres […]. Les différentes créatures, voulues en leur être propre, reflètent, chacune à sa façon, un rayon de la sagesse et de la bonté infinies de Dieu. C’est pour cela que l’homme doit respecter la bonté propre de chaque créature pour éviter un usage désordonné des choses”[CEC 339] » (n. 68-69).

Malgré tout, le pape montre qu’une conception erronée de cet anthropocentrisme a conduit à de multiples dérives et excès.

2.1- Un anthropocentrisme excessif conduit à une société techniciste

L’encyclique ne condamne pas la technologie : « Nous sommes les héritiers de deux siècles d’énormes vagues de changement : la machine à vapeur, le chemin de fer, le télégraphe, l’électricité, l’automobile, l’avion, les industries chimiques, la médecine moderne, l’informatique, et, plus récemment, la révolution digitale, la robotique, les biotechnologies et les nanotechnologies. Il est juste de se réjouir face à ces progrès, et de s’enthousiasmer devant les grandes possibilités que nous ouvrent ces constantes nouveautés, parce que ‘la science et la technologie sont un produit merveilleux de la créativité humaine, ce don de Dieu’[6]. La modification de la nature à des fins utiles est une caractéristique de l’humanité depuis ses débuts, et ainsi la technique ‘exprime la tendance de l’esprit humain au dépassement progressif de certains conditionnements matériels’[7]. La technologie a porté remède à d’innombrables maux qui nuisaient à l’être humain et le limitaient. Nous ne pouvons pas ne pas valoriser ni apprécier le progrès technique, surtout dans la médecine, l’ingénierie et les communications. Et comment ne pas reconnaître tous les efforts de beaucoup de scientifiques et de techniciens qui ont apporté des alternatives pour un développement durable ? » (n. 102).

Le pape reconnaît donc qu’une « techno-science, bien orientée, non seulement peut produire des choses réellement précieuses pour améliorer la qualité de vie de l’être humain, depuis les objets usuels pour la maison jusqu’aux grands moyens de transports, ponts, édifices, lieux publics, mais encore est capable de produire du beau et de “projeter” dans le domaine de la beauté l’être humain immergé dans le monde matériel » (n. 103).

Ce regard bienveillant, le pape le rend concret en abordant la question des OGM : « Il s’agit d’une question d’environnement complexe dont le traitement exige un regard intégral sous tous ses aspects » (n. 135). L’encyclique admet que l'intervention humaine sur le monde végétal et animal, exploite les opportunités « de mutations génétiques [...] présentes dans la réalité matérielle [...]. Quoiqu’il en soit, l’intervention légitime est celle qui agit sur la nature pour l’aider à s’épanouir dans sa ligne, celle de la création, celle voulue par Dieu » (n. 132). Ce qui importe, c’est plutôt de les développer « de manière indépendante par rapport aux intérêts économiques » (n. 132).

Malgré son regard ouvert sur les bienfaits de la technologie, le pape estime que l’« anthropocentrisme moderne, paradoxalement, a fini par mettre la raison technique au-dessus de la réalité » (n. 115). Cette dérive est liée à une financiarisation qui prétend être la seule solution aux problèmes. Cette alliance entre l'économie et la technologie « finit par laisser de côté ce qui ne fait pas partie de leurs intérêts immédiats » (n. 54). Il en résulte une impossibilité à « voir le mystère des multiples relations qui existent entre les choses, et par conséquent, résout parfois un problème en en créant un autre » (n. 20). En effet, dit l’encyclique, il ne faut pas croire que, dans la réalité, « le bien et la vérité surgissaient spontanément du pouvoir technologique et économique lui-même » (n. 105).

Ce nouveau paradigme technocratique tend à exercer sa domination aussi sur l'économie et la politique. « L’économie assume tout le développement technologique en fonction du profit, sans prêter attention à d’éventuelles conséquences négatives pour l’être humain. Les finances étouffent l’économie réelle » (n. 109).

Comment rééquilibrer les choses ? Certes, « personne ne prétend vouloir retourner à l’époque des cavernes », dit le pape avec humour ! Mais « il est indispensable de ralentir la marche » (n. 114). Il faut « avancer dans une révolution culturelle courageuse », car « la science et la technologie ne sont pas neutres » (n. 114).

Le pape reprend à son compte le discours de Paul VI devant la FAO en 1970 : « Les progrès scientifiques les plus extraordinaires, les prouesses techniques les plus étonnantes, la croissance économique la plus prodigieuse, si elles ne s’accompagnent d’un authentique progrès social et moral, se retournent en définitive contre l’homme»[8] (n. 4).

L’encyclique appelle à une nouvelle « spiritualité qui constitueraient une résistance face à l’avancée du paradigme technocratique » (n. 111). En effet, la liberté humaine est « capable de limiter la technique, de l’orienter, comme de la mettre au service d’un autre type de progrès, plus sain, plus humain, plus social, plus intégral » (n. 112)

2.2- Anthropocentrisme : les recentrages nécessaires

Pour revenir à un anthropocentrisme véritablement chrétien et équilibré, l’encyclique propose quelques pistes :

- Lire le grand livre de la nature et en comprendre le langage

L’encyclique appelle à contempler « chaque créature [qui] a une fonction [dont] aucune n’est superflue. Tout l’univers matériel est un langage de l’amour de Dieu, de sa tendresse démesurée envers nous. Le sol, l’eau, les montagnes, tout est caresse de Dieu » (n. 84). À travers le cosmos qui nous entoure, nous pouvons reconnaître quelque chose de l’amour de Dieu pour nous, de l’amour de Dieu pour les hommes, et, en particulier, nous pouvons reconnaître la confiance qu’il nous fait parce qu’il nous donne une certaine responsabilité à l’égard de tous ces êtres. L’encyclique fait sienne le propos de Jean-Paul II : « Dieu a écrit un beau livre “dont les lettres sont représentées par la multitude des créatures présentes dans l’univers”[9] » (n. 85).

A l’école de saint François d’Assise, le pape nous invite à porter un regard d’émerveillement sur le cosmos, sur le cosmos habité par les êtres humains que nous sommes, si nombreux soient-ils. Au numéro 12, le pape nous rappelle que : « le monde est plus qu’un problème à résoudre, il est un mystère joyeux que nous contemplons dans la joie et dans la louange. ». On peut vivre toutes ces questions de développement et d’écologie stimulé par la peur, la peur de manquer, la peur de voir tout se détruire. Essayons que notre premier moteur soit l’émerveillement devant la richesse, la variété, les ressources qui nous sont offertes. Ne soyons pas seulement accablés par les problèmes, mais sachons nous réjouir.

Une phrase encore plus significative au n°77 : « Chaque créature est l’objet de la tendresse du Père, qui lui donne une place dans le monde. Même la vie éphémère de l’être le plus insignifiant est l’objet de son amour, et, en ces peu de secondes de son existence, [Dieu] l’entoure de son affection. ». Cette phrase nous donne une sorte de spiritualité possible de notre regard sur le monde qui nous entoure, en particulier sur la variété des êtres vivants. Quand le pape parle des êtres qui vivent quelques instants à peine, il pense à certains insectes. On peut aussi regarder, à partir de là, un être humain qui vivrait très peu de temps d’années, ou même de jours. Nous, chrétiens, nous osons regarder tout être vivant, tout objet de ce cosmos, porté par la tendresse du Père et nous disant quelque chose de la bonté de Dieu. Entrer profondément dans cette attitude demande un certain changement de notre regard, ou en tout cas, demande que nous veillions à garder toujours ce regard émerveillé. Il y a là certainement une grande responsabilité à l’égard des jeunes générations et de leur éducation. Comment peut-on regarder des animaux, des plantes, pour la joie de les regarder ? Avant même d’être très savants, de les ranger dans un livre, de les classer dans toutes sortes de systèmes, commençons par nous émerveiller tout simplement.

Le manque d'intérêt pour mesurer les dommages causés à la nature et l'impact environnemental des décisions, « est seulement le reflet le plus visible d’un désintérêt pour reconnaître le message que la nature porte inscrit dans ses structures mêmes » (n. 117).

Le pape François donne des exemples pratiques : « Quand on ne reconnaît pas, dans la réalité même, la valeur d’un pauvre, d’un embryon humain, d’une personne vivant une situation de handicap – pour prendre seulement quelques exemples – on écoutera difficilement les cris de la nature elle-même » (n. 117). L’encyclique insiste donc sur l’incompatibilité qu’il y a dans « la défense de la nature [...] et la justification de l’avortement » (n. 120). Le pape François, se fondant sur ces exemples répète deux fois que « tout est lié » (n. 117 et 120).

- Restaurer dans nos cultures le sens du travail

L’encyclique explique qu’une écologie intégrale doit « incorporer la valeur du travail, développée avec grande sagesse par saint Jean-Paul II dans son Encyclique Laborem exercens. Rappelons que, selon le récit biblique de la création, Dieu a placé l’être humain dans le jardin à peine créé (cf. Gn 2, 15), non seulement pour préserver ce qui existe (protéger) mais aussi pour le travailler de manière à ce qu’il porte du fruit (labourer). Ainsi, les ouvriers et les artisans “assurent une création éternelle” (Si 38, 34) » (n. 124).

Le Christ lui-même, comme charpentier, « a sanctifié de cette manière le travail et lui a conféré une valeur particulière pour notre maturation. Saint Jean-Paul II enseignait qu’“en supportant la peine du travail en union avec le Christ crucifié pour nous, l’homme collabore en quelque manière avec le Fils de Dieu à la Rédemption”[10] » (n. 98).

III- Laudato si : une anthropologie de la relation

Le grand message doctrinal de cette encyclique nous semble résider dans la compréhension de l’écologie à travers cette anthropologie de la relation.

3.1- La relation de l’homme avec lui-même, avec les autres et avec l’environnement : « tout est lié »

L’encyclique Laudato si est comme imbibée de cette anthropologie de la relation. Le §108, affirme qu’il n’y a pas d’écologie sans anthropologie adéquate.

Ce leitmotiv de la relation est répété 74 fois. Relation de l’homme à la Création, en particulier, avec les éléments : l’air, l’eau, les minéraux, le feu ; relation avec les plantes et aussi avec les animaux ; relation à sa propre nature ; relation aux autres hommes dans une interdépendance, et enfin relation à Dieu (§81,85). La référence la plus emblématique du texte de Laudato si sur ce thème est au paragraphe 240. Elle rappelle que les personnes divines sont des personnes subsistantes, et ajoute que le monde créé selon le modèle divin est un tissu de relations.

L’univers confié à l’homme ne fonctionne pas comme une ruche où les êtres seraient hétéronomes, ou comme une immense complexité livrée au hasard, à la nécessité et à l’autonomie. Mais l’univers est pensé tel que Saint Jean-Paul II nous l’a expliqué dans Veritatis Splendor : selon une théonomie participée, c’est-à-dire selon une existence de communion en Dieu.

Laudato si l’exprime de la manière suivante : « dire “création”, c’est signifier plus que “nature”, parce qu’il y a un rapport avec un projet de l’amour de Dieu dans lequel chaque créature a une valeur et une signification. La nature s’entend d’habitude comme un système qui s’analyse, se comprend et se gère, mais la création peut seulement être comprise comme un don qui surgit de la main ouverte du Père de tous, comme une réalité illuminée par l’amour qui nous appelle à une communion universelle » (n°76).

« En toute créature, habite son Esprit vivifiant qui nous appelle à une relation avec Lui [...]. La découverte de cette présence stimule en nous le développement des “vertus écologiques”. Mais en disant cela, n’oublions pas qu’il y a aussi une distance infinie entre la nature et le Créateur, et que les choses de ce monde ne possèdent pas la plénitude de Dieu » (n. 88).

« Créés par le même Père, nous et tous les êtres de l’univers, sommes unis par des liens invisibles, et formons une sorte de famille universelle, une communion sublime qui nous pousse à un respect sacré, tendre et humble ». (n°89).

C’est dans ce sens que François développe l’idée que la valeur des relations entre les personnes est le creuset dans lequel toutes les autres relations vont s’ordonner. Il suggère d’abord d’assainir ces relations humaines pour établir « une relation convenable avec le monde créé, pour fuir un individualisme romantique, déguisé en beauté écologique, et un enfermement asphyxiant dans l’immanence ». (n°119)

Ce travail de la communion dans la relation est tendu vers la fin des temps (n°100), quand le Fils remettra toutes choses au Père et que Dieu sera tout en tous (1Co 15, 28). Là, sans doute, nous serons définitivement passés de l’image à la ressemblance.

N°240 : « Les créatures tendent vers Dieu, et c’est le propre de tout être vivant de tendre à son tour vers autre chose, de telle manière qu’au sein de l’univers nous pouvons trouver d’innombrables relations constantes qui s’entrelacent secrètement. Cela nous invite non seulement à admirer les connexions multiples qui existent entre les créatures, mais encore à découvrir une clé de notre propre épanouissement. En effet, plus la personne humaine grandit, plus elle mûrit et plus elle se sanctifie à mesure qu’elle entre en relation, quand elle sort d’elle-même pour vivre en communion avec Dieu, avec les autres et avec toutes les créatures. Elle assume ainsi dans sa propre existence ce dynamisme trinitaire que Dieu a imprimé en elle depuis sa création».

Comment vivre de cette vie relationnelle ? Tel est sans doute l’enjeu anthropologique de l’encyclique. Prenons d’abord conscience que nous sommes plus qu’une nature, c’est-à-dire que nous sommes une dynamique relationnelle. Cette dynamique nourrit, transforme et accomplit chacun de nous sans que nous nous en rendions nécessairement compte.

Voilà, dit le pape, ce que nous disent les histoires de Caïn et Abel, et du Déluge. Elles nous enseignent que « la négligence dans la charge de cultiver et de garder une relation adéquate avec le voisin, envers lequel j’ai le devoir d’attention et de protection, détruit ma relation intérieure avec moi-même, avec les autres, avec Dieu et avec la terre » (n. 70). Nous savons tous que nous sommes reliés à tous les êtres humains, mais souvent ce lien reste très abstrait. Là, nous touchons des réalités qui nous relient extrêmement concrètement. Nous pouvons réaliser que nous sommes vraiment responsables chacun de tous. Ce n’est pas un poids qui doit nous écraser ou nous effrayer, mais cela doit plutôt nous réjouir parce que cela fait ressortir notre dignité, en termes chrétiens, notre dignité d’être créés à l’image et à la ressemblance de Dieu. En tout cas, c’est cela, je crois, un des moteurs du texte du pape : la responsabilité des êtres humains les uns à l’égard des autres et donc l’approfondissement de notre condition de créature. Chacun de nous est capable de se réjouir du cosmos et de la présence des autres, nous pouvons apprendre à nous réjouir d’avoir à partager ces richesses du cosmos avec beaucoup d’autres.

3.2- Une anthropologie de la relation très concrète 

Deux exemples sont à retenir pour montrer le caractère très original et novateur de cette encyclique : la ville et le fait culturel.

- Le fait urbain

On trouve dans l’encyclique un regard intéressé sur la ville comme lieu de communion entre les hommes. L’objectif, dit le pape François, n’est pas « de créer de nouvelles villes soi-disant plus écologiques », où il ne fait pas toujours bon vivre. Au contraire, « il faut prendre en compte l’histoire, la culture et l’architecture d’un lieu, en maintenant son identité originale » (n. 143). Certes, ajoute-t-il, il existe une « sensation d’asphyxie, produite par l’entassement dans des résidences et dans des espaces à haute densité de population », mais ce sentiment peut être « contrebalancé si des relations humaines d’un voisinage convivial sont développées, si des communautés sont créées, si les limites de l’environnement sont compensées dans chaque personne » (n. 148) !

Le pape cite des favelas d’Amérique latine et montre que, « dans ces conditions, beaucoup de personnes sont capables de tisser des liens d’appartenance et de cohabitation, qui transforment l’entassement en expérience communautaire où les murs du moi sont rompus et les barrières de l’égoïsme dépassées. C’est cette expérience de salut communautaire qui ordinairement suscite de la créativité pour améliorer un édifice ou un quartier » (n. 149).

L’encyclique retient des phrases positives sur ce que peut et doit être la ville : « Elle nous héberge et nous unit » (n. 151), la ville doit être « un espace vraiment partagé avec les autres ». C’est à ces conditions que le pape François se laisse aller à un élan surprenant : « Comme elles sont belles les villes qui, même dans leur architecture, sont remplies d’espaces qui regroupent, mettent en relation et favorisent la reconnaissance de l’autre !»[11] (n. 152) 

- Le fait culturel

Pour le pape François, l'écologie exige également de prendre soin des richesses culturelles de l'humanité dans leur sens le plus large. En effet, « l’imposition d’un style de vie hégémonique lié à un mode de production peut être autant nuisible que l’altération des écosystèmes » (n. 145).

Le pape insiste pour que le fait culturel ne soit pas compris seulement au sens des monuments du passé, mais surtout dans le « sens d’une vie de relation entre les êtres humains et leur environnement » (n. 143).

Dès lors, il ne faut pas « homogénéiser les cultures [ni] affaiblir l’immense variété culturelle, qui est un trésor de l’humanité. C’est pourquoi prétendre résoudre toutes les difficultés à travers des réglementations uniformes ou des interventions techniques conduit à négliger la complexité des problématiques locales » (n. 144).

3.3- Le sommet de l’anthropologie de la relation : la vie trinitaire et le don divin dans l’eucharistie

En opposition à une attitude qui chercherait une forme de « divinisation de la Terre » (n. 90), le pape François affirme solennellement : « Tout est lié, et cela nous invite à mûrir une spiritualité de la solidarité globale qui jaillit du mystère de la Trinité » (n. 240). Aurait-on imaginé une encyclique sur l’écologie insistant à ce point sur l’analogie de la création avec la vie trinitaire (n. 238-240) et avec l’eucharistie ?

Tout le mystère de la Création se résume à cette relation trinitaire entre :

- « le Père, [...] ultime source de tout, fondement aimant et communicatif de tout ce qui existe,

- le Fils, [...] par qui tout a été créé, s’est uni à cette terre

- l’Esprit, lien infini d’amour, est intimement présent au cœur de l’univers en l’animant et en suscitant de nouveaux chemins » (n. 238).

« Le monde a été créé par les trois Personnes comme un unique principe divin, mais chacune d’elles réalise cette œuvre commune selon ses propriétés personnelles (n. 238).

L’encyclique rappelle que « toute créature porte en soi une structure proprement trinitaire » (n. 239). Il faut « essayer de lire la réalité avec une clé trinitaire [...] Le monde, créé selon le modèle divin, est un tissu de relations » (n. 239-240).

Bien entendu, la relation eucharistique complète notre compréhension : « Les sacrements sont un mode privilégié de la manière dont la nature est assumée par Dieu et devient médiation de la vie surnaturelle (n. 235). [...] Dans l’Eucharistie, la création trouve sa plus grande élévation [...]. L'Eucharistie unit le ciel et la terre » (n. 236).

« La création est tendue vers la divinisation, vers les saintes noces, vers l’unification avec le Créateur lui-même[12]» (n. 236). Il s’agit bien d’une nouvelle création, celle qui a fait dire à saint-Irénée : Dieu s’est fait homme pour que l’homme soit divinisé. Pâques nous oblige à nous tourner vers une autre terre, la Jérusalem céleste. Dans le Christ, une nouvelle création a déjà été inaugurée. Comme le dit le théologien Zundel : « La création est en avant de nous... C'est, dans le Christ, le nouvel Adam qui va introduire dans le monde le sens même du geste créateur en le réalisant en plénitude »[13]

 

Prière chrétienne avec la création (n°246 Laudato si’)

Nous te louons, Père, avec toutes tes créatures,
qui sont sorties de ta main puissante.
Elles sont tiennes, et sont remplies de ta présence
comme de ta tendresse.
Loué sois-tu.

Fils de Dieu, Jésus,
toutes choses ont été créées par toi.
Tu t’es formé dans le sein maternel de Marie,
tu as fait partie de cette terre,
et tu as regardé ce monde avec des yeux humains.
Aujourd’hui tu es vivant en chaque créature
avec ta gloire de ressuscité.
Loué sois-tu.

Esprit-Saint, qui par ta lumière
orientes ce monde vers l’amour du Père
et accompagnes le gémissement de la création,
tu vis aussi dans nos cœurs
pour nous inciter au bien.
Loué sois-tu.

Ô Dieu, Un et Trine,
communauté sublime d’amour infini,
apprends-nous à te contempler
dans la beauté de l’univers,
où tout nous parle de toi.
Éveille notre louange et notre gratitude
pour chaque être que tu as créé.
Donne-nous la grâce
de nous sentir intimement unis à tout ce qui existe.

Dieu d’amour, montre-nous
notre place dans ce monde
comme instruments de ton affection
pour tous les êtres de cette terre,
parce qu’aucun n’est oublié de toi.
Illumine les détenteurs du pouvoir et de l’argent
pour qu’ils se gardent du péché de l’indifférence,
aiment le bien commun, promeuvent les faibles,
et prennent soin de ce monde que nous habitons.
Les pauvres et la terre implorent :
Seigneur, saisis-nous
par ta puissance et ta lumière
pour protéger toute vie,
pour préparer un avenir meilleur,
pour que vienne
ton Règne de justice, de paix, d’amour et de beauté.
Loué sois-tu.
Amen.

 


[1]             Benoît XVI, Homélie à des jeunes, Sanctuaire de Lorette, Italie, 2 septembre 2007

[2]             François, Homélie pour la messe d’inauguration de son pontificat, 19 mars 2013

[3]             Cf. n. 70, 91, 92, 117, 120, 138, 142, 240...

[4]          Conférence épiscopale de Bolivie, Lettre pastorale sur l’environnement (2012), n. 17.

[5]          Conseil pontifical Justice et paix, Compendium de la doctrine sociale de l’Église, 483.

[6]             Jean-Paul II, Discorso ai rappresentanti della scienza, della cultura e degli alti studi nell’Università delle Nazioni Unite, Hiro­shima (25 febbraio 1981), 3: AAS 73 (1981), 422.

[7]             Benoît XVI, Lett. enc. Caritas in veritate (29 giugno 2009), 69: AAS 101 (2009), 702.

[8]          Paul VI, Adresse auprès de la FAO sur le 25e anniversaire (16 Novembre, 1970) 4: AAS 62 (1970), 833.

[9]             Jean-Paul II Catéchèse du 30 janvier 2002.

[10]           Jean-Paul II Encyclique Laborem exercens (14 septembre 1981).

[11]   François, Exhortation apostolique Evangelii gaudium (24 novembre 2013), n°210.

[12]           Benoît XVI, Homélie Corpus Domini (15 juin 2006).

[13]           M. Zundel, Homélie au mont des Cats pour la fête de l'Immaculée Conception le 8 décembre 1971