La Miséricorde de Saint Jean-Paul II au pape François

Père Vincent Guibert

 

Sources :

V. Guibert, « Actualité de l’encyclique Dives in misericordia de Jean-Paul II », Revue Théologique des Bernardins n°15 (2015), p. 71-92.

Site internet du diocèse de Paris

Site internet du Vatican (Discours du pape François et de la curie romaine)

 

Introduction

 

Le mot de « miséricorde » a pris beaucoup de poussière avec le temps ! Tantôt il fait penser à la condescendance distante de ceux qui ont tout envers ceux qui manquent de tout. Cette pièce qui tombe de la bourse des riches dans la sébile du pauvre sans même un regard… Tantôt il évoque la faiblesse de celui qui préfère couvrir le mensonge et l’injustice plutôt que de les affronter. Ce bon papa au cœur ramolli qui laisse tout faire pour éviter la dispute… Dépoussiérons une bonne fois le mot splendide de miséricorde de toutes ses caricatures de toutes ses couches de poussière. La miséricorde n’est pas un déni de justice, elle n’a rien à voir avec la condescendance, ni la paresse ou la lâcheté !

En latin Miseri veut dire les pauvres et Cor, le cœur. Miseri-cor, c’est le cœur vers les pauvres. La miséricorde consiste à avoir le cœur qui bat pour les pauvres. Quoi de plus beau, de plus chaleureux, de plus courageux ! Le mot miséricorde, dit saint Thomas d’Aquin, signifie un cœur rendu misérable par la misère d’autrui. La miséricorde n’est pas une posture humaine, même relookée. C’est l’être intime de Dieu, son cœur de Père, sa bienveillance envers les hommes et le monde, son attribut ultime, l’expression la plus haute de sa justice. La miséricorde, telle que l’Écriture Sainte nous la dévoile, c’est Dieu saisi aux entrailles par ma détresse qui vient à mon secours et me délivre. Dieu nous aime jusqu’au plus profond de notre misère, misère qu’il porte sur son cœur.

Le mot de miséricorde vient de loin puisqu’il est évoqué maintes fois dans l’Ancien Testament. Arrêtons-nous sur deux racines hébraïques intéressantes du mot miséricorde. D’abord le terme « hesed » qui indique une profonde attitude de bonté et insiste sur la fidélité de l’amour de Dieu. Ensuite la racine « rahamim » qui évoque les entrailles de la mère, donnant une couleur féminine à la miséricorde. L’amour de Dieu pour toutes les créatures est comparable à l’amour de la mère pour l’enfant qui repose en elle.

 

Paul VI s’était un jour confié à l’un de ses secrétaires en disant ceci : « J’ai toujours considéré comme un grand mystère de Dieu le fait de me trouver dans la misère, et de me trouver aussi face à la miséricorde de Dieu. Moi, je ne suis rien, je suis misérable. Dieu le Père m’aime, Il veut me sauver, Il veut me tirer de cette misère où je me trouve, mais je suis incapable de faire cela par moi-même. Alors Il envoie Son Fils, un Fils qui apporte justement la miséricorde de Dieu, traduite en acte d’amour à mon égard… Mais pour cela, il faut une grâce particulière, la grâce d’une conversion. Je dois reconnaître l’action de Dieu le Père à travers Son Fils, à mon égard. Une fois que j’ai reconnu cela, Dieu agit en moi à travers Son Fils. » .

Poursuivons cette réflexion avec deux papes : Saint Jean-Paul II et François.

 

1. Saint Jean-Paul II, Apôtre et théologien de la Miséricorde

 

« Dans la miséricorde de Dieu, le monde trouvera la paix, et l'homme le bonheur! », a prophétisé saint Jean-Paul II, lors de la consécration du nouveau sanctuaire de la miséricorde divine à Cracovie, le 17 août 2002.  

Au numéro 11 de la bulle d’indiction du Jubilé de la Miséricorde le pape François nous rappelle  « que nous ne pouvons pas oublier le grand enseignement que saint Jean-Paul II nous a donné dans sa deuxième encyclique Dives in misericordia. Jean-Paul II remarque l’oubli du thème de la miséricorde dans la culture actuelle : « La mentalité contemporaine semble s’opposer au Dieu de miséricorde, et elle tend à éliminer de la vie et à ôter du cœur humain la notion même de miséricorde. Le mot et l’idée de miséricorde semblent mettre mal à l’aise l’homme qui, grâce à un développement scientifique et technique inconnu jusqu’ici, est devenu maître de la terre qu’il a soumise et dominée (cf. Gn 1, 28) ».

 

A. La miséricorde dans la parabole de l’enfant prodigue

Le chapitre IV de l’encyclique est entièrement consacré à la parabole de l’enfant prodigue. Bien que le mot miséricorde ne se trouve pas dans la parabole, l’essence de la miséricorde divine s’y exprime avec grande limpidité. Suivons pas à pas le propos du pape pour entrer plus avant dans « le mystère de la miséricorde, ce drame profond qui se déroule entre l’amour du père et la prodigalité et le péché du fils » (DM 5§2).

Dans cette encyclique nous retrouvons le regard affiné de Jean-Paul II sur la condition humaine : sa grandeur et la conscience progressive de sa faute. À vrai dire, la dignité humaine va d’abord apparaître en négatif chez l’enfant prodigue à travers le souvenir de ces mercenaires qui sont nourris contrairement à lui. En prenant la décision de retourner vers la maison du père, ce fils reconnaît en toute justice, qu’il ne possède plus aucun droit particulier et recherche simplement une place de mercenaire. Il ne peut plus prétendre à sa dignité de fils puisqu’il a offensé gravement son père en partant puis en dilapidant l’héritage.

En toute justice, l’enfant prodigue mérite de travailler au service de son père afin de retrouver un tant soit peu les biens matériels qu’il a gaspillés par sa faute.

Mais la réaction du père de famille dit à merveille l’attitude intérieure pleine de miséricorde de Dieu le Père envers chacun de ses enfants. Il est fascinant de voir le père « fidèle à sa paternité, fidèle à l’amour dont il comblait son fils depuis toujours » (DM 6§1). L’émotion si prégnante dans cette parabole – puisque le père « fut pris de pitié, courut se jeter à son cou et l’embrassa tendrement » – dit de manière éloquente qu’un bien fondamental a été sauvé : l’humanité de son fils. À l’infidélité du fils répond la fidélité du père qui se porte garant de la dignité de son fils. Dans les égarements et turpitudes du fils qui revient entièrement dépouillé de ses biens, l’héritage gâché et perdu, il est un bien demeurant intact : son humanité.

Un fils, même prodigue, demeure toujours fils de son père. « La fidélité du père à soi-même est totalement centrée sur l’humanité du fils perdu, sur sa dignité » (DM 6§2).

Cette parabole conduit à un décentrement de l’auditeur qui ne peut plus percevoir une sorte d’inégalité entre celui qui reçoit et celui qui offre la miséricorde. Une miséricorde « à bon marché », qui demeure à la surface de la réalité, peut blesser la dignité de celui qui en est l’objet[1]. La rencontre entre le père et le fils de la parabole montre à l’inverse que « la relation de miséricorde se fonde sur l’expérience commune de ce bien qu’est l’homme, sur l’expérience commune de la dignité qui lui est propre » (DM 6§4). Cette expérience commune bouleverse les relations entre le père et le fils puisque ce dernier commence à se voir lui-même en vérité, devenant ainsi un bien nouveau pour son père qui l’accueille dans la lumière de sa miséricorde.

La parabole de l’enfant prodigue nous ouvre ainsi à la réalité de la conversion que la miséricorde paternelle suscite et promeut. En effet, la miséricorde ne se limite pas au regard plein d’émotion du père qui couvre par ses baisers les fautes passées du fils.

« La miséricorde se manifeste dans son aspect propre et véritable quand elle revalorise, quand elle promeut, et quand elle tire le bien de toutes les formes du mal qui existent dans le monde et dans l’homme » (DM 6§5).

Nous savons que dans l’histoire de l’humanité, la fidélité du Père se manifestera jusqu’en ses conséquences les plus extrêmes, jusqu’à la croix du Fils Bien-aimé. La parabole de l’enfant prodigue nous a préparé à accueillir la nouveauté inouïe du mystère pascal.

 

B. Le mystère pascal, sommet de la miséricorde

L’humanité – et chaque homme en particulier – est transformée par le mystère de la Rédemption. Un seul et même mystère pascal est déployé en une double dimension, divine et humaine. Tel est le sommet de la miséricorde que nous allons maintenant approfondir.

La dimension divine de la Rédemption est la révélation, concrète et historique, d’un amour divin plus fort que la mort, plus fort que le péché. Il s’agit de découvrir que le Christ m’aime et s’est livré pour moi. Le pape Jean-Paul II souligne le fait que la justice absolue de Dieu s’exprime dans le choix du Père en faveur de l’homme, un choix qui le conduit à ne pas épargner son propre Fils. Dans le sacrifice de la croix, l’humanité bénéficie d’une « surabondance » de justice qui « compense » largement les offenses et péchés.

En même temps, la notion de justice divine, qui conduit le Fils à la mort, doit être revue à la lumière de la miséricorde de Dieu. La justice divine est ancrée dans cet amour, un amour qui ne rejette rien de ce qu’il a créé mais cherche toujours à faire le bien. Ainsi la justice divine, qui est sa sainteté, justifie-t-elle l’homme afin qu’il puisse correspondre à ce à quoi il fut prédestiné : être fils de Dieu. Par sa justice, Dieu veut rendre à l’homme toute sa dignité.

Dans sa dimension humaine, l’homme conscient d’être aimé jusqu’à l’extrême par le Christ en vient à découvrir sa propre valeur devant Dieu. Il découvre en lui-même une profondeur insoupçonnée, celle d’être ainsi le terme, l’objet d’un tel amour de préférence, lui « qui a mérité d’avoir un si grand Rédempteur »[2]. Le prix de chaque homme est révélé par le Fils crucifié.

Le pape est convaincu que sans amour, l’homme ne peut se reconnaître lui-même. Il demeure étranger à lui-même, incapable de découvrir le sens de son existence. L’amour de Dieu manifesté sur la croix permet à l’homme de se découvrir lui-même. En faisant l’expérience de l’amour du Christ, l’homme est d’une certaine manière créé de nouveau. La dimension humaine de la Rédemption atteste que le salut n’est pas une justification extérieure à l’homme et toute légale. L’homme nouveau est un homme appelé à participer à la vie de Dieu, à entrer en Alliance avec Dieu. En Jésus-Christ, l’homme retrouve sa forme originelle, le dynamisme de la vie filiale lui est offert.

Saint Jean-Paul II fait un pas en avant impressionnant en expliquant que la dignité de l’homme ne pourrait pas être plus respectée et plus grande lorsque le Père « appelle l’homme, à exercer sa "miséricorde" envers son propre Fils, envers le Crucifié » (DM 8§3). Qu’est-ce à dire ? Le Christ, quand il est arrêté, outragé, flagellé, « c’est alors qu’il est particulièrement digne de la miséricorde des hommes qu’il a comblés de bienfaits, et il ne la reçoit pas » (DM 7§2). Nous connaissons les paroles du jugement dernier en Matthieu 25, 40 : « Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait ». La surabondante miséricorde divine conduit le Fils unique à s’abaisser au point de susciter dans son élévation de la croix la miséricorde humaine. 

Bien-sûr, la croix signifie d’abord que l’homme est toujours objet de la miséricorde divine qui réveille en lui sa capacité d’aimer. Ce que nous apprend Jean-Paul II et qui est proprement fabuleux, c’est que le Fils veut aussi permettre à l’homme de l’accueillir en son abaissement amoureux. L’homme « est aussi en même temps en un certain sens celui qui "exerce la miséricorde" » (DM 8§4). L’homme ressort grandi du mystère pascal et rendu capable d’être miséricordieux selon les paroles mêmes du Sermon sur la montagne : « Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde » (Mt 5, 7). Aujourd’hui nous sommes invités à manifester notre miséricorde envers le Crucifié dans la personne des plus petits en qui Jésus-Christ a voulu s’identifier : « nous pouvons en toute humilité manifester de la miséricorde envers les autres, sachant qu’il la reçoit comme si elle était témoignée à lui-même » (DM 14§3).

Dans son infini dépouillement de la croix, Jésus ne reçut pas la miséricorde de la part des hommes. En réponse à son cri et à son esprit livré, il n’accueillit que moqueries et outrages. En ce sens, Jésus alla jusqu’au bout de son dépouillement. « Voici que le Fils de Dieu, dans sa résurrection, a fait l’expérience radicale de la miséricorde, c’est-à-dire de l’amour du Père plus fort que la mort » (DM 8§7). Seul le Père répondit à son offrande pascale et fit dans la résurrection de son Fils « la source inépuisable de la miséricorde, de l’amour» (DM 8§7).

Marie, elle, a voulu se montrer garante que « sa miséricorde s’étend de génération en génération » (Lc 1, 50 cité en DM 9§1).

« Marie est aussi celle qui, d’une manière particulière et exceptionnelle – plus qu’aucune autre – a expérimenté la miséricorde, et en même temps – toujours d’une manière exceptionnelle – a rendu possible par le sacrifice du cœur sa propre participation à la révélation de la miséricorde divine » (DM 9§2)

Les divers titres de Marie – Mère de la miséricorde, Notre-Dame de la miséricorde ou Mère de la divine miséricorde – disent tous la qualité de la participation de Marie à la révélation de la miséricorde que son Fils a réalisée sur la croix. 

 

C. L’urgente actualité d’articuler miséricorde, amour et justice

En de nombreux numéros de son encyclique saint Jean-Paul II articule avec finesse et équilibre amour, miséricorde et justice. Il part tout d’abord du constat suivant : « la miséricorde se situe, en un certain sens, à l’opposé de la justice divine » (DM 4§11). Nous avons d’un côté la justice qui est non seulement une vertu humaine authentique mais surtout une perfection transcendante en Dieu et de l’autre la miséricorde fondée sur un amour qui se révèle plus grand et plus fondamental que la justice. En son essence, la justice veut rétablir l’égalité et l’équilibre entre les parties. Pourtant force est de constater que la justice seule conduit parfois à l’opposé de son idéal et provoque privation de liberté et indignité humaine. « L’expérience de l’histoire a conduit à formuler l’axiome : summum ius, summa iniuria, le summum du droit, summum de l’injustice » (DM 12§3). La justice seule ne suffit pas : elle doit se laisser rejoindre par l’amour, être refondée dans la miséricorde pour correspondre enfin à sa vertu authentique. « Le primat et la supériorité de la charité sur la justice se manifeste précisément dans la miséricorde » (DM 4 §11).

Dans un deuxième temps, le pape souligne que « la miséricorde diffère de la justice ; cependant elle ne s’oppose pas à elle si nous admettons […] que Dieu est présent dans l’histoire de l’homme et qu’il s’est déjà, comme créateur, lié à sa créature par un amour particulier » (DM 4§11). Puisque la justice divine est déjà illuminée par l’amour créateur, elle ne peut pas s’opposer à la miséricorde.

Le pape montre enfin comment le mystère pascal constitue la révélation suprême tant de la miséricorde que de la justice divines. En Dieu, justice et amour sont en relation de réciprocité. La justice naît et s’accomplit dans l’amour miséricordieux de Dieu. « La miséricorde authentique est, pour ainsi dire, la source la plus profonde de la justice » (DM 14§4). En même temps, dans le mystère de la croix, l’amour de Dieu va jusqu’au terme de ce qu’exige sa justice. C’est la raison pour laquelle Jean-Paul II dit également que la miséricorde est « aussi l’incarnation la plus parfaite de la justice » (DM 14§5).

Finalement, le mystère de la croix est l’exaltation commune de la justice et de l’amour divins, comme un « "baiser" donné par la miséricorde à la justice » (DM 9§2).

Ce « baiser » donné par la miséricorde à la justice au cœur du mystère pascal conduit à un enrichissement réciproque du pardon et de la justice :

Il est évident qu’une exigence aussi généreuse de pardon n’annule pas les exigences objectives de la justice. La justice bien comprise constitue pour ainsi dire le but du pardon (DM 14§10)

Seule cette exigence du pardon véritable garantit que l’homme pardonné est relevé et capable de nouveau de faire le bien. « L’accomplissement des conditions de la justice est indispensable surtout pour que l’amour puisse révéler son propre visage » (DM 14§11). La miséricorde divine permet au pécheur pénitent de retrouver sa pleine dignité parce que ce dernier a pleinement accepté que la lumière du pardon illumine et renouvelle son existence. Il ne s’agit donc ni de nier le mal ni de l’oublier, mais de laisser le pardon divin faire son œuvre de réconciliation et de réunification intérieure.

 

2. Le pape François Apôtre et Pasteur de la Miséricorde

 

Dès le début de son ministère pontifical, le pape François a mis en valeur la miséricorde divine avec la plus grande amplitude possible. Pour lui, l’urgence la plus importante pour l’Église aujourd’hui est d’annoncer la miséricorde. La miséricorde constitue la clef de voûte qui soutient la vie de l’Église.

Dans son « livre-conversation » intitulé Le Nom de Dieu est miséricorde, le pape François nous prend en quelque sorte par la main pour nous faire entrer dans le mystère de la miséricorde de Dieu, en ce temps de défis et d’épreuve. Le pape affirme que « la miséricorde est la carte d’identité de notre Dieu » et son livre veut montrer comment « le Père touche les cœurs et cherche à nous rejoindre, cherche toute fissure minimale dans notre cœur pour nous rejoindre par sa grâce ».

« L’humanité blessée a besoin de miséricorde » : nous nous rappelons la remarque du pape Pie XII : l’humanité semble « avoir perdu le sens du péché ». Aujourd’hui, s’ajoute le drame de considérer le mal comme incurable, comme quelque chose qui ne peut être guéri et pardonné. Nous avons besoin de miséricorde ! Nous avons aussi perdu la confiance de trouver la lumière qui puisse nous sortir du désespoir, de l’erreur ». A la « perte du sens du mal » s’ajoute la perte du sens de « l’existence de quelqu’un qui puisse nous relever ».

 

A. L’histoire de l’Alliance miséricordieuse

Le mystère de la miséricorde divine se dévoile au cours de l’histoire de l’alliance entre Dieu et son peuple Israël. Dieu, en effet, se montre toujours riche en miséricorde, prêt à reverser sur lui en toutes circonstances une tendresse et une compassion viscérales, particulièrement dans les moments les plus dramatiques, lorsque l’infidélité brise le lien du pacte et que l’alliance requiert d’être ratifiée de façon plus stable dans la justice et dans la vérité. Nous nous trouvons ici face à un véritable drame d’amour où Dieu joue le rôle du père et du mari trompé, et Israël celui du fils ou de la fille, et de l’épouse infidèles. Ce sont les images familières, comme nous le voyons avec Osée (cf. Os 1-2), qui expriment jusqu’à quel point Dieu veut se lier à son peuple.

Comme le raconte le livre de l’Exode, en se révélant à Moïse, Dieu se définit lui-même ainsi : « Le Seigneur, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité, qui garde sa fidélité » (34,6-7).

Le Seigneur est « miséricordieux » : ce mot évoque une attitude de tendresse comme celle d’une mère à l’égard de son fils. En effet, le terme hébreu employé par la Bible fait penser aux entrailles ou encore au sein maternel. C’est pourquoi, l’image qu’il suggère est celle d’un Dieu qui se laisse émouvoir et attendrir par nous, comme une mère quand elle prend son petit enfant dans ses bras, désireuse de seulement aimer, protéger, aider, prête à tout donner, et à se donner. Un amour, donc, qui peut se définir comme « viscéral », dans le bon sens du terme.

Ce drame d’amour atteint son point culminant dans le Fils qui s’est fait homme. Dieu répand en lui sa miséricorde sans limites, au point d’en faire la «Miséricorde incarnée» (Misericordiae Vultus, n. 8). En tant qu’homme, Jésus de Nazareth est fils d’Israël dans le plein sens du terme. Il l’est au point d’incarner cette écoute parfaite de Dieu demandée à tout Juif par le Shemà qui constitue, aujourd’hui encore, le cœur de l’alliance de Dieu avec Israël:«Ecoute, Israël: le Seigneur notre Dieu est le seul Seigneur. Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces» (Dt 6, 4-5). Le Fils de Dieu est l’Epoux qui met tout en œuvre pour conquérir l’amour de son Epouse. Il lui est lié par son amour inconditionnel qui se manifeste dans les noces éternelles avec elle.

La miséricorde «illustre le comportement de Dieu envers le pécheur, lui offrant une nouvelle possibilité de se repentir, de se convertir et de croire» (Misericordiae vultus, n. 21), restaurant vraiment ainsi la relation avec Lui. En Jésus Crucifié, Dieu veut rejoindre l’homme pécheur jusque dans son éloignement le plus extrême, précisément là où il s’est égaré et éloigné de Lui. Et ceci, il le fait dans l’espoir de réussir finalement à toucher le cœur endurci de son Épouse.

 

B. Les œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles.

La miséricorde n’est pas un sentiment passager, mais elle est la synthèse de la Bonne Nouvelle, elle est le choix de celui qui veut avoir les sentiments du “Cœur de Jésus” de celui qui veut suivre sérieusement le Seigneur qui nous demande: «Soyez miséricordieux comme votre Père» (Lc 6, 36; cf. Mt 5, 48). La miséricorde et le pardon ne doivent pas rester de belles paroles, mais se réaliser dans la vie quotidienne. La miséricorde de Dieu transforme le cœur de l’homme et lui fait expérimenter un amour fidèle qui le rend capable d’être, à son tour, miséricordieux. Aimer et pardonner sont le signe concret et visible que la foi a transformé nos cœurs et nous permet d’exprimer en nous la vie même de Dieu.

C’est à chaque fois un miracle que la miséricorde divine puisse se répandre dans la vie de chacun de nous, en nous incitant à l’amour du prochain et en suscitant ce que la tradition de l’Eglise nomme les œuvres de miséricorde corporelles et spirituelles. Elles nous rappellent que notre foi se traduit par des actes concrets et quotidiens, destinés à aider notre prochain corporellement et spirituellement, et sur lesquels nous serons jugés: le nourrir, le visiter, le réconforter, l’éduquer. C’est une façon de réveiller notre conscience souvent endormie face au drame de la pauvreté, et de pénétrer toujours davantage le cœur de l’Evangile, où les pauvres sont les destinataires privilégiés de la miséricorde divine.

Dans la personne du pauvre, en effet, la chair du Christ devient de nouveau visible en tant que corps torturé, blessé, flagellé, affamé, égaré… pour être reconnu par nous, touché et assisté avec soin. Inouï et scandaleux mystère qui prolonge dans l’Histoire la souffrance de l’Agneau innocent, buisson ardent brûlant d’un amour gratuit, et devant lequel nous ne pouvons, à la suite de Moïse, qu’ôter nos sandales (cf.Ex 3,5); et ceci plus encore quand ce pauvre est notre frère ou notre sœur en Christ qui souffre à cause de sa foi.

Si à travers les œuvres corporelles nous touchons la chair du Christ dans nos frères et nos sœurs qui ont besoin d’être nourris, vêtus, hébergés, visités, les œuvres spirituelles, quant à elles, – conseiller, enseigner, pardonner, avertir, prier – touchent plus directement notre condition de pécheurs. C’est pourquoi les œuvres corporelles et les œuvres spirituelles ne doivent jamais être séparées. En effet, c’est justement en touchant la chair de Jésus Crucifié dans le plus nécessiteux que le pécheur peut recevoir en don la conscience de ne se savoir lui-même rien d’autre qu’un pauvre mendiant. Quand, au soir de la vie, il nous sera demandé si nous avons donné à manger à celui qui a faim et à boire à celui qui a soif, il nous sera également demandé si nous avons aidé les personnes à sortir du doute, si nous nous sommes engagés à accueillir les pécheurs, en les exhortant ou en les corrigeant, si nous avons été capables de combattre l’ignorance, surtout en ce qui concerne la foi chrétienne et la vie bonne.

 

C. Se convertir à la miséricorde

Face à cet amour, le pauvre le plus misérable est celui qui n’accepte pas de se reconnaître comme tel. Il croit être riche mais, en réalité, il est le plus pauvre des pauvres. Et s’il est tel, c’est parce qu’il est esclave du péché qui le pousse à user de la richesse et du pouvoir non pas pour servir Dieu et les autres, mais pour étouffer en lui l’intime conviction de n’être, lui aussi, rien d’autre qu’un pauvre mendiant. D’autant plus grands sont le pouvoir et les richesses dont il dispose, d’autant plus grand est le risque que cet aveuglement devienne mensonger. Il en vient à ne même plus vouloir voir le pauvre Lazare qui mendie à la porte de sa maison (cf. Lc 16, 20-21), figure du Christ qui, dans les pauvres, mendie notre conversion. Lazare est cette opportunité de nous convertir que Dieu nous offre et que peut-être nous ne voyons pas.

Cet aveuglement est accompagné d’un délire orgueilleux de toute-puissance comme l’ont montré les totalitarismes du XXème siècle, et comme le montrent actuellement les idéologies de la pensée unique et celles de la technoscience qui prétendent réduire Dieu à l’insignifiance et les hommes à des masses qu’on peut manipuler. Il existe toujours le danger qu’à cause d’une fermeture toujours plus hermétique à l’égard du Christ, qui dans la personne du pauvre continue à frapper à la porte de leur cœur, les hommes au cœur superbe, les riches et les puissants finissent par se condamner eux-mêmes à sombrer dans cet abîme éternel de solitude qu’est l’enfer.

 

D. Miséricorde : ce qui plaît le plus à Dieu

Ce Jubilé, en somme, est un moment privilégié pour que l’Église apprenne à choisir uniquement « ce qui plaît le plus à Dieu ». Et qu’est-ce qui « plaît le plus à Dieu » ? Pardonner à ses enfants, avoir de la miséricorde envers eux, afin qu’eux aussi puissent à leur tour pardonner à leurs frères, resplendissant comme des flambeaux de la miséricorde de Dieu dans le monde. Voilà ce qui plaît le plus à Dieu. Saint Ambroise, dans un livre de théologie qu’il a écrit sur Adam, prend l’histoire de la création du monde et dit que Dieu, chaque jour, après avoir fait quelque chose – la lune, le soleil ou les animaux – dit : « Et Dieu vit que cela était bon. » Mais quand il a fait l’homme et la femme, la Bible dit : « Il vit que cela était très bon. » Saint Ambroise s’interroge : « Mais pourquoi dit-on "très bon" ? Pourquoi Dieu est-il si content après la création de l’homme et de la femme ? » Parce qu’enfin il avait quelqu’un à qui pardonner. C’est beau : la joie de Dieu est de pardonner, l’être de Dieu est miséricorde. C’est pourquoi en cette année, nous devons ouvrir nos cœurs, pour que cet amour, cette joie de Dieu nous remplisse tous de cette miséricorde.

Et le pape François poursuit : n’est-ce pas naïf de croire que la miséricorde pourra changer le monde ? Oui, humainement parlant, c’est de la folie, mais ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes (1 Cor 1,25).

 

Conclusion 

Le Seigneur nous offre continuellement son pardon et nous aide à l’accueillir et à prendre conscience de notre mal pour pouvoir nous en libérer. Parce que Dieu ne veut pas notre condamnation, mais notre salut. Lui, le Seigneur de la miséricorde peut sauver tous les hommes. Le problème est de le laisser entrer dans notre cœur. Toutes les paroles des prophètes sont un appel passionné et plein d’amour qui recherche notre conversion. Voilà ce que nous dit le Seigneur à travers le prophète Ézéchiel : « Prendrais-je donc plaisir à la mort du méchant […] et non pas plutôt à ce qu’il se détourne de sa conduite et qu’il vive ? » (18,23 ; cf. 33,11), ce qui plaît à Dieu ! L'Église condamne le péché parce qu'elle doit dire la vérité : ceci est un péché. Mais en même temps, elle embrasse le pécheur qui se reconnaît tel, elle est proche de lui, elle lui parle dans l'infinie miséricorde de Dieu.

 

 

 

[1]     « On considère communément la miséricorde comme un acte ou un processus unilatéral, qui présuppose et maintient les distances entre celui qui fait miséricorde et celui qui la reçoit, entre celui qui fait le bien et celui qui en est gratifié » (DM 14§4).

[2]     Cf. Liturgie pascale, Exultet : DM 7§1. Jean-Paul II cite également l’Exultet en Redemptor hominis 10.